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Odile Go

Odile Go et Max Buzzi sont deux architectes installés à la gare St Jean depuis Juin 2012 avec leurs deux enfants. Avant, ils vivaient aux Chartrons dans une belle maison d’architecte moderne et totalement décloisonnée. Les enfants grandissant, ils ont eu besoin de séparer leur espace de travail et leur espace de vie.

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“Le quartier de la gare n’a pas été un choix.”

C’est parce qu’ils ont trouvé ce lieu atypique, le bar hôtel restaurant, Le Rome, 14 rue St Vincent de Paul, qu’ils sont venus vivre dans ce quartier. Le lieu qui sentait la friture de trente ans, immense et glauque, ne les a pas séduit au premier abord. Finalement le coté pratique de la gare et la proximité des quais emporte leur adhésion. Ils se lancent dans de gros travaux en enlevant les décorations successives et en végétalisant la cour à l’arrière. La grande façade de 8 mètres du bar coté rue est une porte ouverte sur la vie du quartier et sur la misère humaine. Pendant la première année, Odile avoue avoir eut un peu peur de ces gens visiblement dans le besoin qui restaient des heures assis sur les bancs devant le bar. Un jour l’un d’eux a même pissé dans le coin de la porte vitrée du bar, juste devant elle.

Le jour du déménagement, aidés par leur famille, Odile et Max ont reporté le repas qu’ils leur avaient promis. Ce repas n’aura jamais lieu, le décès d’un proche stoppe net leur élan. Leur projet a-t-il encore un sens? Et que dire de leur vie, si fragile elle aussi, leur vie de fous à travailler de longues heures pour des projets d’archi qui souvent ne voient pas le jour, dans l’abstraction, sur des ordinateurs, dans la 3D, dans le virtuel. Ils passent l’été dans la cour, protégés au pied des hauts murs. Ils plantent, car c’est la vie, et c’est ce dont ils ont terriblement besoin. De Juin à décembre rien ne se passe, tous leurs projets sont suspendus.

“On a pris le temps, on a écouté l’esprit du lieu.”

Depuis le bar a retrouvé une décoration épurée en noir et blanc, avec son plafond en néons étonnants. Un choix minimaliste qui met en valeur l’esprit très années 50 du lieu. Au bout d’un an, le couple se rend compte que les charges d’un si grand bâtiment sont trop lourdes pour leur activité en fort ralentissement. Il faut trouver une solution rapidement. Ils se rappellent qu’ils ont acheté un bar avec la licence IV. Cette licence sera leur planche de salut. Odile envisage d’abord de revendre la licence IV, mais il faut la raviver en ouvrant le bar au moins une fois. Odile passe alors le permis d’exploitation de débit de boisson. En Décembre 2013, le couple ouvre le bar trois soirs de suite. C’est l’opération « Réveil de la Licence IV » avec l’association Toutes Autres Directions. Et là, surprise, les gens viennent.

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“On n’oubliera jamais la première personne qui est rentrée.”

« Tu es chez toi, et puis quelqu’un rentre. Il voit un bar, il rentre, il ne sait pas qui tu es, il ne connait pas ton histoire et il commande une bière. » Odile et Max jouent au bar. C’est simple, le contact avec les gens est agréable. Ils découvrent peu à peu le quartier et leurs voisins. Ces trois journées de décembre sont un déclic pour le couple qui se prend au jeu. Odile voit Max retrouver le sourire. Le bar ouvre une seconde fois à la demande de leurs voisins, une maison relais SICHEM tenue par le diaconat, qui souhaite faire une lecture de textes de Rimbaud. Puis en 2014 Einstein on the beach, une association de musique contemporaine, organise trois concerts qui ramènent du monde. Un public d’amateurs de musique contemporaine qui se mêle aux voisins et aux gens de passage découvre le lieu. Pourtant les ouvertures restent confidentielles avec un petit coté club privé.

“On ne veut pas d’étiquettes.”

En Décembre 2013, un mini marché de Noël attire un public familial autour de créateurs, connaissances du couple. Odile décide de renouveler le mix Bar et Boutique au printemps 2014 avec une Boutique Végétale. Le bar ouvre pendant dix jours pour proposer des produits aussi différents que des plantes, des tissus teints avec des teintures naturelles et des dessins. Odile et le végétal c’est toute une histoire, elle aime les plantes et surtout les plantes comestibles. Pour elle, la plante est nourriture avant tout, et peut-être que le souvenir d’une petite enfance difficile en Corée avant son adoption par un couple français n’est pas étranger à ce besoin. Nourrir avec des produits sains, c’est aussi ce qu’elle propose en acceptant que la ferme de Labaurie vienne vendre ses paniers de légumes bio tous les premiers jeudi du mois. Au fil des rencontres, le projet de permaculture qui permettrait de subvenir aux besoins de la famille et des clients, en plantant sur la terrasse au dessus du bar, commence à voir le jour.

“Je ne gagne pas d’argent, mais je crée de la richesse”,

proclame Odile pour s’excuser du demi-échec commercial de certains de ses projets. Car c’est avant tout la richesse des rencontres et des échanges qui nourrit cette insatiable entrepreneuse. « Une histoire, une rencontre, un projet » et plus au final que ce qu’on est venu chercher. Odile et Max trouvent leur équilibre peu à peu. Lui, le calme soutien, et elle pleine d’idées et d’envies, toujours partante pour une nouvelle aventure, en recherche perpétuelle de sens et de bonheur. Il y a quelques mois, Delphine Delas a peint au Posca toute la vitrine du bar, dans le cadre du festival « les femmes s’en mêlent » organisé par Allez les filles. La collaboration avec cette artiste s’est faite très simplement. Puis c’est un petit festival Japonnais organisé par un groupe d’artistes performers et musiciens venus du Japon et de Belgique qui anime le bar quelques jours en Juillet, avant sa fermeture estivale.

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A l’automne 2015, le bar prend un rythme d’ouverture plus régulier. Tous les midis de semaine, les clients partent à la découverte des plats du monde et des régions concoctés par Mishka. De jeunes architectes partagent l’espace pour y travailler en journée. Ils forment le collectif Quatre Quart. La moindre ouverture est prétexte aux rencontres et à l’échange. L’emplacement stratégique du bar, tout près de la gare, au milieu des fast-food et des chaînes d’hôtels amène de nombreuses personnes de passage à pousser la porte. Parfois c’est une famille de coréens, qui donne à Odile un peu d’argent pour réparer le préjudice de son adoption. Parfois ce sont des pèlerins sur le chemin de St Jacques, ou des anglais en goguette. Certains, hésitants sur le seuil de la porte, se cachent derrière les dessins de la vitrine.

“Ils sont timides les gens.”

Le bar est un espace dépouillé où chacun peut se projeter. Le chaleureux sourire d’Odile, son accueil toujours bavard et enthousiaste, transforment l’atmosphère. Le bar, aujourd’hui associatif, ne cache pas sa filiation avec le Petit Grain, place Dormoy. L’association O Plafond a pour but de favoriser la création et la diffusion artistique et sociale autour de la culture et de la permaculture. Créer des manifestations pour participer à l’animation socio-culturelle de la ville. Le bar est un lieu d’échange, une petite lumière dans la grisaille et les bâtiments défraichis, abandonnés, en transition et les néons criards des sex-shop. C’est un lieu destiné à tous, pas seulement à une élite culturelle, mais plus largement aux publics très variés qui transitent dans ce quartier hyperactif et parfois qualifié de sans âme. Odile porte ce projet avec un enthousiasme teinté parfois d’angoisse, dans l’urgence de vivre et de réaliser ses rêves.

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Parce que ce lieu a une âme…

 

Site du Bar O Plafond : http://o.bar.le.plafond.free.fr/

Dessins Julie Blaquié / Texte Caroline Cochet  / Projet Elles St Jean

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Ces morts qui nous hantent

Nous avons tous nos morts.  Je dis  » nos morts » comme on dit  « nos amis » car au final les morts qui nous hantent nous les avons choisis, où bien est-ce l’inverse ? Il ne s’agit pas ici de remplir le vide de l’absence  en pensant à un être cher trop tôt disparu.  La question est plutôt de savoir avec quel morts nous vivons au quotidien. C’est à dire lesquels continuent malgré leur mort de nous questionner, de nous nourrir, de nous emplir de leur être, d’exister à travers nous en nous murmurant des mots à l’orée du sommeil, en empruntant notre voix, notre corps, nos maux comme symptômes.

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Pour moi ces morts ne sont pas un poids, ils sont une source infinie d’histoires et ils sont mes personnages préférés.  Je me rend compte que jusqu’à présent, j’ai principalement éprouvé l’envie d’écrire à propos des mes morts, pour prolonger leur présence, leur vie et leur esprit, pour  retrouver leurs mots, pour les faire revivre en quelque sorte. Il y a ces idées flottantes, cette obsession de l’absence comme un motif récurrent. Mais que dire alors des morts que je n’ai jamais connus et qui me hantent malgré tout ?

Il y a longtemps peu après la mort brutale d’un ami cher, je l’ai revu en rêve. J’ai profité de ce moment pour lui dire à quel point il avait compté pour moi et tout simplement lui témoigner mon amour. J’ai senti que lui dire ces mots dans mon rêve apaisait ma culpabilité. Mise en confiance par son attitude calme et bienveillante j’en ai presque oublié qu’il était mort. Pour me le rappeler, il m’a montré un écran qui diffusait, dans un coin, l’image d’une caméra de vidéo surveillance.  A l’image il n’y avait que moi. Mon ami, avec lequel je parlais et que je voyais de mes yeux, n’existait pas dans le regard froid et mécanique de la caméra.  Ce rêve m’a longtemps hanté, car malgré son côté très apaisant émotionnellement, je dois dire qu’il ma aussi appris beaucoup sur le mode de communication entre vivants et morts.

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Dans mes rêves parfois les messages viennent sous forme de texte, d’écrits, il est très fréquent que je lise des pages en rêve.  De superbes textes qui me bouleversent.  Il y a aussi les messages écrits qui deviennent comme une balise.  Le dernier que j’ai lu s’intitulait « memories of your past present » et il était écrit avec des bonbons… C’est un rêve, on peut bien écrire des messages très profonds avec des bonbons ! Je me rappelle m’être réveillée de ce rêve avec l’impression d’avoir trouvé le graal :  l’idée que le passé infuse notre présent et inversement.

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J’ai beaucoup lu sur la psychogénéalogie et je suis convaincue que nous sommes liés à la mémoire de notre passé et à celui de nos ancêtres.  Personne ne peut vivre détaché de tout peu importe que cette mémoire soit consciente ou pas.  Seul certains ressentent le besoin de se reconnecter avec ce passé, pour les autres, c’est de l’histoire ancienne qu’il vaut mieux oublier.  Mais quand le passé nous travaille, quand les morts viennent dans nos rêves, souffler sur notre épaule des bribes d’histoires anciennes, il faut avoir le courage de les excaver, pour s’en libérer enfin. Je ne vis pas dans le passé, je vis dans le présent, mais mon passé parfois me retient comme par des élastiques invisibles si chers à Anne Ancelin Schuzenberger (l’auteur de nombreux livres de référence sur la psychogénéalogie).  Alors comme Rimbaud dans , Ma Bohême : « Où, rimant au milieu des ombres fantastiques Comme des lyres je tirai les élastiques De mes souliers blessés, un pied près de mon coeur ! »

DSC06239Photo prises lors de l’expo Transfert / Bordeaux 2015

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Le temps d’aimer

Tout ce qui prend du temps, toutes ces activités qui nous demandent de nous investir, d’y consacrer nos jours, nos nuits, d’en perdre le sommeil et puis qui ne nous rapportent rien d’autre au final que la satisfaction de vivre ces moments pleinement, tout ceci m’attire.

Je  sens confusément que j’atteins mon but quand je perds mon temps.

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Pourtant je m’en veux, la voix de la bonne conscience, celle de la société, celle des parents et des autres, me crie que je ferai mieux de me trouver un vrai travail, de rentrer dans le moule, de faire comme eux, ceux qui vendent leur temps contre de l’argent.  Mais j’ai besoin de temps, de tout mon temps, pour vivre, pour penser, pour chercher, pour aimer.  Rien ne m’est plus précieux que le temps et je connais le moyen de le suspendre (si ce n’est de l’arrêter). Je sais que je peux le ralentir à l’envie, et passer un temps infini à faire ce que j’aime. Rien n’est plus illusoire que le temps.  Quand comme moi on aime projeter, le temps est notre ennemi et toujours on anticipe sur ce qui doit advenir.  Mais aujourd’hui, je veux le temps d’une respiration plus profonde, suspendre la course de ma conscience et laisser mon coeur s’emplir de joie.  La joie de faire une activité ludique, intéressante, la joie de voir ton regard s’allumer, la joie de partager un fruit mûr, un verre de vin, un thé chaud et aromatique. Tous ces instant que l’on partage sont de petits moments suspendus, petit accrocs d’éternité.

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Aujourd’hui j’ai pris conscience que le lâcher prise sur lequel je travaille activement est intimement lié au temps.  Et je note aussi que mes résistances sont souvent liées au temps.  Je me met la pression pour faire des choses, pour parvenir à un résultat vite. Beaucoup trop vite pour pouvoir  bien faire et atteindre le niveau d’exigence qui est le mien.  Résultat, la plupart du temps, je ne fais rien, disons rien de productif. Mais écrire, teindre, aimer, sont des processus longs dont la maîtrise nécessite le travail de toute une vie.  L’apprentissage, la recherche, le temps perdu de Proust, c’est aussi savoir trouver le temps suspendu, celui du plaisir, de la joie et du bonheur.  Pourquoi ce temps suspendu n’est qu’une parenthèse dans nos vies, alors qu’il devrait en être l’essence même ?

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Voilà des jours que je me morfond, pleine d’envie et incapable de commencer  une seule chose à la fois. Je papillonne une bonne partie de la journée et la nuit je m’en veux, je cours au ralenti dans des rêves sans fin. Ais-je l’obligation de produire quoi que ce soit ?  Ne puis-je pas simplement jouer et trouver du plaisir dans le processus ?  Jouer toute ma vie ? Ne jamais me prendre au sérieux ? Qui me l’interdit ?  Je ne veux plus accepter les codes d’une société marchande, désaxée, perdue qui confond désir et besoin. Aimer est de loin l’acte le plus rebelle et antisocial qui soit, car on n’a besoin de rien, il suffit d’avoir du temps et l’infini à l’intérieur de soi à partager.

Images du toit de la base sous marine de Bordeaux où la végétation lentement a repris ses droits, nourrie par les puits de lumière laissés par les obus de la seconde guerre mondiale. Un lieu hors du temps, très photogénique, dont les lignes droites, brisées par endroit par des éclats de violence sont aujourd’hui empruntes d’un mystère et d’une vie propre.

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Le goût du saké et de la bière belge

Pour continuer mon voyage, j’emprunte à Ozu ce titre évocateur.  En effet deux semaines après mon arrivée, on peut dire que j’ai vraiment pris goût à la vie japonnaise.  Même si tout me reste étranger, je me sens bien ici.  Il m’est impossible de résumer ce que j’ai vécu pendant les dix jours de stage à Fujino.  Je tiens à en donner un compte rendu complet, détaillé avec des photos de qualité pour remercier tous ceux qui m’ont aidés à réaliser ce rêve en participant financièrement.  Je ferai ça sur mon blog  l’atelier de Mademoiselle C à mon retour.

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Le retour a Tokyo a été plus serein, j’ai enfin compris les subtilités du métro et  la nécessité de prévoir toujours au moins une heure de plus pour chaque déplacement, car on n’est jamais à l’abris de prendre un train express qui vous emmènera très loin en quelques arrêts. Il faut ensuite revenir sur ses pas, chercher, tourner, se renseigner auprès d’agents toujours bienveillants, mais pas toujours anglophones. Comme tout est compliqué, il faut apprendre à prendre son temps à le perdre.  J’ai placé ce voyage sous le signe de la patience et de l’apprentissage, la petite statuette du Dharma de la patience trouvée dans l’antre d’une quilteuse de Sashiko m’accompagne à présent.

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Depuis samedi je suis à Kyoto et la ville me semble étrangement décalée dans le temps, avec un petit air vintage des années 70 ou 80. Moins technopolis que Tokyo, plus tournée vers le passé, avec ses temples bondés de visiteurs et les nombreuses tenues traditionnelles que l’on voit dans la rue le dimanche portées par des jeunes et des moins jeunes. Le kimono est encore une culture vivante et on sent tout le soin dans l’habillement, les accessoires, la coiffure et le maquillage de ces mini geishas. Au musée d’art contemporain de la ville, en traversant une collection permanente de piètre qualité dans laquelle trois Duchamps se courent après, je suis frappée de me retrouver face à une photo représentant des japonais au musée du Louvre qui regardent le radeau de la méduse de Géricault. Me voilà à Kyoto dans un musée en train de regarder une oeuvre qui représente des japonnais face à un tableau bien connu qui se trouve dans mon pays. étrange mise en abîme de l’art qui se regarde le nombril et  qui finit par ne plus rien vouloir dire.

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Ce soir lassée d’avoir marché toute la journée sous un soleil de plomb, j’ai atterri un peu par hasard dans un bar servant des spécialités Belges, une carte de bières longue comme un roman d’Haruki Murakami et des moules sans frites en spécialité.  Le patron, un jeune homme à lunettes que je reconnais car il y a sa photo dans la carte sur la page des recommandations, m’explique qu’il est allé en Belgique il y a 3 ans.  Je m’amuse de n’y être encore jamais allée alors que je vis dans le pays juste à côté.  Il me sort trois albums de photos, les images de son voyage, un album entier de photos des plats qu’il a mangé et un autre pour les visites d’églises et cathédrales en tous genres.  Je me dis qu’on fait tous la même chose, on prend des photos des curiosités locales à savoir la nourriture et les monuments historiques et religieux.  C’est peut être ce qu’il reste de l’art quand le temps passe ? Un goût familier, l’impression que la nouveauté se décline à l’infini et que ce qu’il reste, les cendres du passé, sont le sel de la terre qui nous nourrit.

 

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Tokyo, premières impressions

Après avoir  souffert des âffres du départ et de la séparation, j’ai commencé un périple de 24 H en train, bus, avion, bus et 10 000 kilomètres plus tard me voilà à Tokyo. L’atterrissage sur la baie dans le brouillard, puis la découverte de la ville restent teintés de gris. le ciel bas, l’humidité et la fatigue, j’ai fermé les yeux pendant l’interminable voie rapide en sous sol qui ammène à Shinjuku. Les échangeurs d’autoroutes interminables, les immeubles hauts et l’impression d’une ville postmoderne. Pourtant les appuie-têtes en dentelle imitation crochet qui ornent les sièges du bus et ceux des taxis me rassurent, comme quelque objet familier, le napperon de grand-mère qui vient trancher dans la modernité.

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La nuit tombe vite, à 19 heures il fait nuit noire. je suis sortie faire quelques pas autour de l’hôtel, trouver à manger.  Entre les buildings, j’ai été attirée par un temple, une arche rouge monumentale au bout d’une allée élégamment fleurie d’azalées et autres plantes arbustives. J’ai aussi entendu le bruit de l’eau qui coule. Dans les petites rues derrières les immeubles de verre se trouvent des maisons aux allures de cabanes en bois, des petits jardins et des gargottes bondées aux odeurs délicieuses, mais impossible de comprendre la carte et difficile de communiquer. Je finis par rentrer manger mes originis devant un programme TV de fiction dans lequel des chats parlent. L’intrigue est simple, la preuve je comprend tout : une fille à perdu une chaussette et son chat l’a prise pour jouer… Bref exactement ce qu’il me fallait pour tomber de sommeil, il est 21h.

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Je me réveille, le jour commence à se lever, il est 4h.  J’essaye en vain de me rendormir vers 6H30 le soleil perce derrière la brume, c’est une belle journée qui s’annonce. Je retourne au temple de jour.  Je suis les actes rituels d’une fille en mini short en dentelle et talons hauts.  Elle commence par se laver les mains à l’aide d’une petite louche en bambou, la purification rituelle par l’eau. Puis en prenant bien garde de ne pas marcher au milieu de la grande porte d’entrée du temple (car c’est le chemin des Dieux) elle s’approche en passant par les quelques petits temples à gauche.  De même le chemin qui mène tout droit au temple est celui réservé aux Dieux. Au milieu du périmètre se dresse un immense Ginko femelle au tronc centenaire, un peu plus loin près d’une évocation du mont Fuji, un autre Ginko mâle lui répond.  Quelques pierres grâvées témoignent d’exploits surhumains des héros du passé. Partout des petits papiers blancs  pliés sont accrochés.  Maintenant la fille gravit les marches du temple principale et s’intalle sous l’immense corde pendante. Elle envoie une pièce sonnore dans le bac dédié aux offrandes. Puis elle s’incline par deux fois. Elle tape dans ses mains deux fois. S’incline à nouveau. Et sonne l’énorme grelot pour se faire entendre par les Dieux alentours.  Arrivée devant le temple, j’ai le bonheur de découvrir une petite brochure en anglais qui m’explique un peu mieux le rituel auquel je viens d’assister.  Je décide de prier également. En étudiant la brochure, je découvre que ce temple est dédié à Michizane Sugawara.  Appelé Tenjin-Sama, le temple est est dédié à l’apprentissage, c’est exactement ce que je suis venue chercher ici au Japon.  Du savoir, de l’apprentissage et un peu de moi-même.  Encore une fois, sans l’avoir vraiment cherché, je sens que je suis au bon endroit.

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De bon matin, lundi avant de partir pour le stage, je décide d’aller faire l’ascenssion du mont Fuji symbolique qui se trouve près du temple.  Je marche au milieu des  salary men du même pas de petit soldat que tout le monde, puis je bifurque vers le temple.  Beaucoup viennent ici prier avant d’aller travailler.  Mais peu ont comme moi le courage de gravir la mini montagne. L’ascenssion est sauvage, sur un petit chemin escarpé.  Arrivée en haut, je fais le voeux d’en gravir chaque jour de nouvelles, je ressent d’étranges frissons et des picotements dans la nuque, mais ce n’est peut-être que le décalage horraire qui me réveille tous les jours vers 4 heures avec trop peu d’heures de sommeil.

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Partir à la rencontre de soi.

Alors que le départ pour le Japon tant attendu approche, la panique me gagne et mes peurs anciennes reviennent. Je blâme la peur de l’avion, l’angoisse de laisser mon chez moi et mes chats, la peur de quitter mes proches et ceux que j’aime, en vérité je n’ai qu’une seule peur : celle de me retrouver face à moi-même. J’ai peur que ne me rattrape cette mauvaise image de moi, cette fragilité, cette incapacité… J’ai peur que mon corps ne m’abandonne, j’ai peur que la terre s’ouvre sous mes pieds, que le ciel me tombe sur la tête.  J’en oublierai presque l’excitation et la joie qui sont tapis dans le creux de cette peur.  L’excitation de la nouveauté, l’envie d’ouvrir  et d’étendre un peu plus mon univers. La joie de savoir que tout est possible et que ce voyage m’a appelée, choisie, presque autant que je l’ai voulu moi.

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C’est comme si je tentais de m’éprouver, de savoir si à des milliers de kilomètres de là je peux être moi. Je me souviens au Sénégal avoir eu l’étrange sensation de deux mondes distincts, deux univers parallèles, la force de la réalité du voyage, l’énergie et la vibration des couleurs, des êtres et de la terre qui les porte sont  différents d’un endroit à l’autre. Je sais que la réalité très forte, lié à l’expérience d’un lieu nouveau peut atténuer la sensation nimbée de ce quotidien que l’on traverse tous les jours, nous faire oublier la vie convenue et bien réglée.  Partir en voyage c’est aussi pour moi apprendre à apprécier ma vie telle qu’elle est, réaliser la chance qui est la mienne, arrêter pour un temps de me plaindre d’insatisfaction.

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J’attends avec appréhension le glissement vers ce pays de mes rêves, j’attends d’accueillir les sensations, les goûts, les couleurs et de voir ce qu’ils vont réveiller en moi.  Je sais que ce voyage de découverte sera en premier lieu, une découverte de moi même.  Voyager c’est comme tomber amoureux et se retrouver confronté à l’altérité.  C’est accepter son incomplétude et apprendre la joie de vivre, simplement.  Je  ne cherche que ça depuis des mois. Tout mon travail intérieur m’a amené à ce moment, ce lâcher prise ultime : quitter ma vie actuelle pour emprunter d’autres chemins et rencontrer d’autres personnes le temps de quelques semaines.  J’oscille entre des craintes irrationnelles, anciennes, de vieilles blessures d’égo qui me disent que je ne peux pas le faire et l’envie nouvelle de me découvrir par tous les moyens.

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J’ai longtemps repoussé l’idée du voyage me disant que ce n’est qu’une fuite et les vers de Baudelaire ne m’ont pas aidé à le voir autrement. Aujourd’hui, je sais qu’il est aussi un moyen ultime de présence à soi. Celui qu’on est une valise à la main face à l’inconnu n’est autre que notre moi enfantin pour lequel tout est découverte, apprentissage et jeu.

Ô Mort, vieux capitaine, il est temps ! levons l’ancre !
Ce pays nous ennuie, ô Mort ! Appareillons !
Si le ciel et la mer sont noirs comme de l’encre,
Nos cœurs que tu connais sont remplis de rayons !

Merci à Laurent Champoussin, dont les photos illustrent cet article, il sait à quel point certaines personnes ne s’ouvrent pas si facilement à l’oeil du photographe.

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Ces demeures familières

Je suis sensible aux espaces à la lumière, aux couleurs, à l’ambiance des lieux.  J’aime les vieilles pierres et ces maisons à courant d’air qui sentent le feu mort et le bois ciré. Ces lieux évoquent des souvenirs parfois précis, parfois plus vagues, d’anciennes mémoires que je ne trouve pas dans l’habitat froid et sans âme d’après guerre.

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A partir de ce canapé jaune découvert dans une expo photo et puis retrouvé en vrai quelques temps plus tard dans une ancienne demeure, j’ai voyagé ailleurs, plus loin dans mes souvenirs.  J’ai été jusqu’en Normandie dans cette grande demeure d’Angerval, où autrefois j’ai eu la chance de partager les repas et les fêtes d’une famille qui n’était pas la mienne.  Je me souviens des repas préparés pour une grande tablée toujours bruyante qu’elle parle français ou anglais, du feux dans la cheminée et de la meringue d’une Pavlova qui cuisait dans le four.  Je me souviens de ces longs couloirs distribuant des chambres ayant toutes une histoire et des boiseries de la bibliothèque refaites à neuf à la suite d’un incendie.  Je revois la carcasse du piano, blanc squelette de Pleyel sous la neige, devenue oeuvre d’art au jardin en mémoire de cet évènement tragique.  J’ai encore le goût des petites huîtres avalées par douzaines au lendemain du mariage de L.  Je me souviens des derniers mots prononcés par le patriarche de cette famille (aujourd’hui décédé) à mon attention.  Il m’a fallu du temps pour me détacher de ce lieu et de sa charge émotionnelle.  J’y suis retournée à l’occasion d’une séance d’hypnose et j’ai voulu revoir la sculpture de Roseline Granet qui orne l’entrée de la demeure.  Ce couple en apesanteur, dans l’énergie d’un mouvement perpétuellement figé m’a toujours touchée et l’expressivité de ces sculptures, ainsi que le fait qu’elles soient réalisées par une femme artiste n’a cessé de me hanter.

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Atelier de Roselyne Granet, moulages préparatoires en plâtre.

Les fantômes qui nous accompagnent tous, les liens qui nous unissent aux autres pour un temps, se défont et puis laissent des traces en nous, comme un sillon, une nouvelle ride au coin de l’oeil, la marque d’avoir trop pleuré ou rit. Je redécouvre mon passé à la lumière d’un éclairage nouveau.  C’est comme si j’étais enfin sortie d’un tunnel long et obscur. Comme si je m’étais éveillée d’un  sommeil peuplé de rêve récurrent, celui de l’impossible ascension d’une paroi toujours plus friable.  J’ouvre les yeux, je les frotte et j’essaye de comprendre comment je me suis moi même ensorcelée et à quel fuseau je me suis piquée pour avoir dormi si longtemps.

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 La couleur revient dans ma vie, peu à peu. Je passe du sépia au bleu, du gris au jaune… L’animal reprend ses droits.  Il y a des flamants, des tigres ou plutôt des chats. Je ne me lasse pas de redécouvrir le monde avec un regard plus aiguisé, moins anesthésié. Je dois me retrousser les manches, car le chemin est encore long du simple réveil de ma conscience au retour de ma capacité de créer. J’ai longtemps blâmé les autres pour m’avoir coupé les ailes, mais je sais aujourd’hui que j’ai été la première à m’arracher les plumes pour maîtriser ma peur de voler.

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L’énergie du passé

En ce début de printemps énergétique.  J’attends le retour du soleil et de sa chaleur avec impatience.  L’hiver a été rude et  je surveille avec avidité les premiers bourgeons, les premières fleurs. La sève monte doucement dans les rosiers, le chèvrefeuille précoce se pare de tendres pousses.  J’ai envie de renouveau, de bouger tous les meubles, de trouver enfin l’espace propice au travail et à mon épanouissement.  J’observe en moi un nouvel afflux d’énergie, de cette énergie un peu violente du printemps, la saison du vent, la saison du foie et de la colère selon les asiatiques.  Il s’agit de canaliser l’énergie, de na pas la laisser partir à vaux l’eau, ni se retourner contre moi même.

DSC04279Aujourd’hui je voudrais parler de la joie qui parfois m’envahit, surtout après des périodes d’abattement et de doute, de procrastination, quand enfin mes doigts s’agitent sur le clavier, sans limite et sans craintes.  Quand on sent les planètes s’aligner peu à peu et des portes s’ouvrir vers l’inconnu. Quand on abandonne la peur, pour plonger dans un renouveau qui nous chamboule tout à l’intérieur.  Quand on perd ses repères, quand on oublie qui l’on croit être pour devenir ce que l’on EST.   Ce printemps je l’attends de longue date, il marque pour moi le début d’un ère nouvelle.  Même si j’ai ressenti celà plus ou moins à chaque printemps, je sais déjà que celui là ne sera pas comme les autres.  Il y a cette force qui doucement grandit en moi, cet arbre qui reprend racines, cette envie d’ailleurs et en même temps d’être là. Et laisser apparaitre en moi les traces du passé.  Laisser affleurer l’étrange, l’autre, la voix d’outre tombe qui me susurre que tout va bien se passer.  Le passé nous travaille, il nous traverse et même sous la surface de l’eau, même caché loin en nous, il en subsiste des traces qui émergent lors des grandes marées.

DSC04291Comme ces dizaines de bunkers ensablés, disparaissant peu à peu dans l’oubli, laissant la guerre loin derrière. Ils sont sous l’eau et pourrissent doucement.  Ces gros blocs de pierre se morcèlent peu à peu. D’abord recouverts d’inscriptions et de peintures, pour revenir humain le temps de leur présence sur cette plage du bout du monde à la pointe du Cap Ferret.

Puis ils se sont enfoncés doucement dans le sable, sous le poids des regrets. La mer les berce dans ses bras et les traverse de ses vagues.

J’aime les couleurs fantômatiques qu’ils arborent, tout moussus, d’un vert surnaturel.  Il faut imaginer la mémoire qu’il portent, les soldats, la guerre,  la mort et la destruction. Certains semblent éventrés d’autres conservent des cables, et du matériel électrique rongé de rouille.  Comment croire à cette histoire du mur de l’Atlantique, cette époque où les plages dédiées aujourd’hui au pécheurs et aux vacanciers étaient couvertes de soldats et  l’objet d’âpres batailles.  J’ai besoin de retrouver cette mémoire, elle me suit partout où je vais, les signes sont là, il faut creuser, sous la surface.  Plonger en eaux troubles. La confiance et l’envie, remplaçant peu à peu la peur.

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Comme le dit si bien Low Roar dans sa chanson I’ll keep coming

Faintly I’ll go to take this head on
soon i’ll come around lost and never found
waiting for my words seen but never heard buried underground
but i’ll keep coming

Wipe those tears off and make your heart proud
soon i’ll come around lost and never found
waiting for my words seen but never heard buried underground
but i’ll keep coming

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Par le vide

Trouver son propre silence, le laisser grandir et mûrir, le laisser pourrir et mourir.  Jouer la transe contre le vent, le souffle court sur la nuque et soudain tout risquer, s’arrêter de respirer.  Les mots m’encombrent comme un mobilier trop nombreux dans lequel je me cogne la nuit, cherchant à tâtons la lumière et aïe…  Me voilà prise au piège de leur signification alors que je désire simplement goûter leur consonance.  Il y a de la musique danaums ma tête, mais elle ne dépassera pas la barrière de mes dents bloquées, crispées, les mâchoires serrées comme un étau à mots.  Il y a des voyelles nasales et des consonnes gutturales, des dentales sourdes et des O jamais assez ouverts… OoooooOm !

En moi c’est le grand silence, le chant hurlant de la fille mutique. Si les mots ne viennent pas, c’est simplement que je ne suis pas là pour les faire vibrer, pour les assourdir et les exprimer.  Si les mots ne viennent pas, c’est qu’il  me faut le temps de revenir à  moi, de me réaligner sur ma lignée, de reprendre la fréquence vibratoire, comme un message subliminal qui s’est transmis de gènes en gêne.  Si les mots ne viennent pas, je peux aller les pécher et jouer à les assembler sans queue ni tête, puisque ce qui doit sortir n’a pas de sens, puisque l’expression en est bruyante, ambarassante, nauséabonde, avant d’être musicale… Je ne pensais pas que l’art était aussi sale, qu’il fallait autant de miasmes pour transcender la vie. Je croyais pouvoir m’y adonner sans me salir les mains, sans suer, sans cracher et me voilà nue, ou presque, le crâne rasé, la peau glabre, les traits tirés.  Façon de parler.

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Je fais le vide autour de moi, je me dépouille de tout ce qui me semblait important, de tout ce qui me rassurait : les objets, les croyances, les habitudes et je me découvre peu à peu.  Je me cherche, je ne me sens pas, pourtant mes mains étaient énormes, palmées et courtes, des mains d’enfant à naître, des mains incapables d’attraper quoique ce soit et pourtant si présentes et vibrantes d’énergie et de force… Souvenir d’une sensation qui m’a assaillie et bouleversé lors d’un Yoga Nidra la semaine dernière.  Je n’y comprends plus rien, je suis perdue et je lâche prise avec bonheur, convaincue que tous les fils que je coupe me rapprochent de moi, de ce qu’il reste au fond,   une fois la vie consumée. Au moment des crises, des grands passages, comme celui du col de l’utérus, face à la mort, nous revenons à nous, notre être irradie et se manifeste.  Je vis actuellement l’une de ces morts symboliques.  J’essaye de ne pas penser à la suite, car si je meurs, c’est pour vivre enfin, si je traverse les voiles, c’est pour me retrouver dans mon unicité et ma singularité. C’est pour irradier et rayonner plus que le pâle écho, la réflexion froide dont je me satisfaisait  jusqu’alors.  Sans douleur, sans peur, je quitte votre monde avec la ferme intention de me retrouver dans le prochain, plus lumineuse.  Les âmes damnées dont je suis ne cessent d’errer en quête d’elles-mêmes.  Il est temps de quitter la peur, de la laisser aux vivants pour rejoindre le royaume des  morts.  Il est temps de chanter l’hymen de vie, de rompre le chant de la mort.

J’ai rarement écrit un texte aussi mystique et il faut croire que je deviens, peu à peu, plus sensible à ces questions essentielles.  Avant, je croyais que réussir sa vie consistait à répondre aux attentes et demandes des autres, j’ai vécu à côté de moi-même dans l’apparence, dans l’image avec l’impression de tout voir défiler par la fenêtre d’un train en marche et de ne jamais vivre.  Aujourd’hui je me jette dans le vide, la fenêtre est haute, le balcon surplombe le parking de la cité, mon corps explosé restera le symbole d’une vie à côté, une tâche indélébile, un bruit sourd qui résonne dans la tête, longtemps après le choc.

Poc, Boum, Vlam, Bang, Snap.

Quel bruit fait la mort quand elle nous prend dans ses bras ? Je ne connais que le bruit assourdissant du souvenir muet, du non dit en écho, le cri du vide à l’intérieur.

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Ces gens sans histoire.

Aujourd’hui, je me suis retrouvée chez l’osthéopathe avec le dos bloqué.  Plus aucune mobilité dans la nuque, le haut du dos dur comme un bloc de pierre, la respiration courte et quand l’osthéo m’a touchée le bassin pour tester ma mobilité elle m’a dit : « c’est simple, rien ne bouge ! »  Si je viens ici faire état de mes problèmes physiques,  c’est que chez moi le non dit tente toujours de trouver sa voix par le corps. Du coup deux heures de manipulation pour retrouver un minimum de mobilité et une conversation très intéressante sur les fascias* (un terme anatomique que je ne connaissais pas). Mais surtout, la fascination d’entendre quelqu’un que je n’avais jamais vu avant et qui ne me connaissait pas me dire des phrases comme « vous semblez porter un poids, un fardeau qui ne vous appartient pas », ou encore parlant de mon oppression thoracique « vous avez le coeur lourd » et ce n’était pas métaphorique.  Enfin j’ai été invitée à exprimer ma colère et à en apprécier la décharge d’énergie.

* Un fascia est une membrane fibro-élastique qui recouvre ou enveloppe une structure anatomique. Il est composé d’un tissu conjonctif dense non orienté, très riche en fibres de collagène et d’un epimysium (tissu conjonctif lâche). Les fascias sont reliés entre eux et forment un réseau complexe reliant le sommet du crâne au bout des orteils, de la superficie à la profondeur.
Ils sont connus pour être des structures passives de transmission des contraintes générées par l’activité musculaire ou des forces extérieurs au corps. Cependant, des recherches récentes montrent qu’ils sont également capables de se contracter et d’avoir une influence sur la dynamique musculaire.

La colère, c’est chez moi l’émotion interdite.  La colère c’est cette matière sombre que je préfère toujours ravaler, de peur de blesser les autres. Mais elle m’encombre la gorge depuis dans d’années.  La colère, c’est la possibilité de blesser, de rester incomprise, c’est aussi une énergie dont je me suis coupée volontairement. Ma colère m’effraye.  J’ai surtout peur de perdre mon image positive auprès des autres.  Là encore, montrer de la colère serait pour moi perdre la face, détruire cette image patiemment construite, cette illusion que tout va bien.   La colère, c’est ce qui sommeille en sous terrain, c’est ce qui me fait serrer les dents pendant mon sommeil et peut-être cette colère que je porte et que je crains d’exprimer n’est-elle pas non plus la mienne ?

Le plus fort de ma colère consciente est actuellement tournée contre mes parents, mais comment faire le moindre reproche à ces gens qui cherchent autant que possible à être des parents parfaits?  Il y arrivent en partie et c’est ce qui musèle ma colère… Ainsi récemment je me suis surprise à fondre en larmes en écoutant (et en chantant à tue-tête) cette chanson de Patrick Bruel « Qui a le droit« . Et ce  regard un peu perdu de Patrick tandis qu’il chante ces mots qui me touchent au coeur. A chaque fois que j’entends cette chanson, un frisson me parcoure, de ceux qui révèlent les grandes vérités dans les paroles des chansons populaires.

« A toi aussi, j’ suis sur qu’on t’en a dit,
De belles histoires, tu parles… que des conneries !
Alors maintenant, on s’ retrouve sur la route,
Avec nos peurs, nos angoisses et nos doutes.

Qui a le droit, qui a le droit
Qui a le droit d’ faire ça
A des enfants qui croient vraiment
C’ que disent les grands ? « 

L’air de rien, Patrick, il sait de quoi il parle. Et je le rejoins sur ce point, il faut arrêter de mentir aux enfants ! Mentir en leur racontant n’importe quoi ou mentir par omission (pour les protéger) cela revient au même.  Il faut raconter leur histoire aux enfants, leur dire d’où ils viennent et  comment ils ont été conçus.  Il faut leur dire le bonheur, mais aussi la souffrance et les doutes, il ne sert à rien  de cacher le passé, de l’oublier ou de le taire parce qu’il est douloureux et qu’il pose problème. Il faut tout dire, même le pire, même l’indiscible, il faut trouver les mots.  Sous peine d’engendrer plus de douleur encore.  Ces choses que l’on tait, ces secrets que l’on cache, c’est ce qui nous rend humain, c’est notre identité, tout autant que ce visage avenant que l’on aime à montrer.

Depuis que j’ose dire ma douleur et mes doutes, j’ai obtenu des autres plus de marques de sympathie et d’empathie que jamais.  Si j’apprends à dire ma colère rentrée, peut-être pourrais-je vivre en paix et enfin me sentir libre ?Caro 1

Cette semaine c’était mon anniversaire et tout ce que je voudrais comme cadeau, c’est pouvoir entendre mon histoire, pas seulement ce qu’il reste de bon souvenirs, mais aussi ceux plus sombres qui affleurent souvent dans l’air un peu triste de mon visage. Car malgré tous les efforts de mes parents, je n’ai pas été une enfant heureuse et aujourd’hui je suis en colère contre leur croyance qu’ils pouvaient l’un et l’autre s’affranchir de leur propre histoire, pour en construire une nouvelle à partir de rien, sur la base de leur amour.  L’amour et les bons sentiments ne suffisent pas, on a tous besoin de connaitre la vérité de notre histoire. Qui a le droit de juger ce qu’il est bon ou pas de dire aux enfants ? Patrick l’a bien compris, priver les enfants de la vérité c’est une facilité qui évite la douleur aux adultes mais pour en faire payer le prix aux enfants.

Un jour où l’autre, les sans histoires doivent retrouver la mémoire.

Car cette mémoire non conscientisée est partout dans notre être, dans nos cellules, dans notre corps, notre morphologie en témoigne. Je sais qu’on va me dire fille ingrate, indigne, d’étaler ainsi ma peine et mes petits tracas bourgeois.  Mais comme dans le corps des petits mouvements doux exercés sur les fascias permettent de remettre en place beaucoup d’éléments qui sont tous interconnectés.  Je veux croire que  mon mouvement de libération, si il fait quelques vagues autour de moi, si ma douleur trouve un écho dans la douleur muette de mes proches, c’est que ce lien avec eux qui m’a tant manqué existe bien, mais sous la surface, dans la profondeur de nos peaux.  L’osthéo a comparé le fonctionnement des fascias avec celui d’une couverture qui entourerait le corps, alors moi je tire un coin de la couverture, avec l’envie de voir ce qui se cache en dessous, sous la surface de la peau, dans ce moi viscéral.  Ma colère est là, dans les mots qui vont un jour sortir de moi, elle prend forme peu à peu.