Les goûts et les couleurs

Dimanche dernier je me suis levée avec une sensation de malaise, tout tournait autour de moi (ce qui arrive parfois le matin), mais la sensation est restée plus longtemps que d’habitude.  Les murs et tous les objets se déplaçaient, à l’intérieur de moi aussi ça tanguait et puis j’avais le mal de mer, la nausée, bref une matinée pas facile, comme ça arrive parfois.  La veille ne j’avais pas bu, si ça avait été le cas, j’aurai pensé être encore sous l’emprise de l’alcool, je ne consomme pas de psychotropes, mais définitivement il y avait de la fumée dans l’air et plein de difficultés pour faire le moindre mouvement.  J’ai décidé d’y aller lentement.  Au fil de la journée, le malaise s’est calmé peu à peu et j’ai pu presque revenir à la normale lors d’une petite ballade, le plein air m’a fait du bien, j’ai pensé que je m’étais empoisonnée peut être en cirant mon escalier ou je ne sais pas, mais bref tout ça allait passer.

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Essaouira, Maroc

Le lendemain et tous les jours suivants, le vertige est revenu, de plus en plus fort avec chaque matin son lot de nausées, son vomi de vide (j’étais incapable de manger) et puis c’était un peu plus difficile chaque jour de tenir debout, de marcher sans avoir l’impression de tomber à chaque pas, sans me tenir aux meubles…  Bref au bout de 3 jours  je vais consulter.  Ca prend un peu de temps de trouver le nom de ma condition, une fois éliminés l’AVC, le vertige positionnel bénin, le vertige de Ménière…. me voilà affublée d’une Névrite Vestibulaire, ou pour le dire plus simplement d’une inflammation d’un seul côté du nerf de l’oreille interne responsable de l’équilibre. Ca ne fait pas vraiment mal, ça fait juste tomber sans fin du même côté, l’impression de tanguer, d’être sur un bateau par gros temps et puis l’envie de vomir, parce que le corps supporte assez mal cet état.

Au bout d’une semaine de vertiges, un peu dénutrie, je me suis dit que c’était bien de savoir le nom de mon affection, mais comment ça se soigne ? Eh bien ça se rétabli tout seul, en recréant des nouvelles connections dans le cerveau, afin de permettre au nerf du côté lésé de retrouver un peu de perception et surtout afin d’accorder l’information en provenance des deux oreilles,  l’une ayant un signal très forte et l’autre très faible, c’est ce problème de désaccord du signal  qui crée les vertiges et les mouvements oculaires qui tentent de raccrocher peu à peu les informations et de stabiliser la vision. J’ai attendu 7 jours pour voir les premiers signes d’amélioration.  J’ai encore de nombreux vertiges, mais ils diminuent, sont moins intenses et puis j’apprends aussi à les provoquer afin de me rétablir, je dois amener mon cerveau à accepter ces nouvelles sensations…

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Alicante, Espagne

Le plus étrange ce sont les perceptions associées à ce nouvel état.  Non seulement j’ai chaviré pendant une semaine, mais j’ai aussi d’autres symptômes plutôt étonnants qui sont principalement une nouvelle acuité sensorielle. Le premier sens qui s’est  manifesté, c’est l’odorat, il y avait plein d’odeurs qui me gênaient, des odeurs habituelles (comme celle de mon chien ou des cuves d’indigo) des odeurs de passage, bref  je me suis trouvée très sensible aux odeurs.  Puis quand j’ai pu manger à nouveau, c’est le goût qui s’est manifesté.  Tout les aliments ont un goût beaucoup plus prononcé.  Je ne supporte plus le sel alors que j’adorais ça avant.  Tout est trop salé.  J’aimais mélanger les goûts et beaucoup d’ingrédients dans un même plat et je sens que  mon plus grand plaisir est de manger l’aliment dans sa simplicité, sans goût rajouté ou exhausteur.  J’ai  redécouvert le goût des fruits frais… des herbes…et je ne veux plus rien manger de transformé.  C’est bizarre, car je ne sais plus ce que j’aime, j’ai encore parfois les réflexes d’avant et ce qui me faisait plaisir ne me plait plus.  J’ai envie de crudité, de simplicité et de goûter la variété dans chaque aliment, comme le goût de chacune des pommes de terre cuites à la vapeur qui est légèrement différent de l’une à l’autre, sans accompagnement. J’attends avec impatience de manger ma première barquette de fraises, c’est ce qui me fait le plus envie en ce moment, les fruits de saison. Manger en pleine conscience, c’était un truc que je voulais expérimenter, c’est chose faite depuis peu chaque aliment me comble ou me déçois, j’ai envie de tout expérimenter à nouveau.

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Kaifu, Japon

La lumière aussi me perturbe encore plus qu’avant, même si je n’ai pas encore remarqué de nouvelle perception des couleurs,  ça viendra peut-être tout comme le toucher qui doit lui aussi avoir été impacté. Le son est aussi plus fort et plus intensément émotionnel (déjà que je pleurai au moindre violon) je me suis surprise à pleurer ou à danser plusieurs fois dans la semaine…

Je redécouvre tout ce qui m’entoure, comme une nouvelle naissance, comme après un accident.  Je me délecte des sensations, des présences amies à qui je peux dire que j’allais mal, mais que ça va mieux.  Je pense que cet épisode, au delà des changement physiologiques, va me pousser sur mon chemin, me guider vers d’autres cieux, comme quand on perd le cap dans la tempête et qu’on découvre soudain une terre inconnue, nouvelle, jamais explorée.   J’ai cette sensation de repartir en voyage à l’intérieur de mes perceptions, de réapprendre tout depuis le début.  Nos capacités de transformation sont infinies et chaque maladie est aussi l’occasion d’apprendre, de redécouvrir à quel point la  perfection de notre corps et son adéquation avec l’environnement est essentielle.  Nos souffrances du quotidien, nos problèmes, nos joies même prennent une autre dimension quand c’est la pleine santé nous fait le cadeau de pouvoir vivre simplement, apprécier chaque instant, créer des liens plus forts avec les autres, tout ce qui nous rapproche m’émeut de plus en plus.  Je ressens en moi comme une blessure qui se referme, une coupure qui cicatrise et une nouvelle circulation d’énergie dans ma vie.  Après avoir été secouée, après avoir perdu l’équilibre et mes repères, je me retrouve, prête à faire face aux tempêtes à venir.

Black Beach

Black beach, Oita, Japon

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  1. Pingback: L’injection contradictoire | Caroline Cochet

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