Joies de la collapsologie

Depuis un an, j’ai plus que jamais suivi mon instinct afin de garder le cap.  Dans la tourmente d’un monde qui change, dans l’angoisse générale de ne pas pouvoir se projeter, tiraillés entre l’envie de revenir au confort d’avant et le désir de voir advenir (enfin) autre chose, aussi terrifiante que soit cette nouvelle ère, j’ai lu beaucoup et j’ai ouvert les yeux sur les effets de l’anthropocène.  Je pensais que l’accélération de la vie autour et sa dématérialisation était un effet collatéral de mon propre vieillissement et des nouvelles technologies toujours plus présentes dans nos vies.  Je croyais qu’il fallait envisager le pire à venir, comme un avenir sombre qui allait sans doute nous engloutir.

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Je découvre, avec autant d’effroi que de joie, que les jeux sont faits, que le point de bascule est déjà loin derrière nous, que les signaux d’alertes qui nous parviennent sont largement ignorés par nos dirigeants, et par la plupart d’entre nous qui voient leur vie se poursuivre malgré tout.  Business as usual ! On ne change rien et quand il faudra faire le bilan on verra bien ce qui arrivera.  Mais la destruction de nos eco-systèmes est en cours, tout comme les évènements récents nous masquent ce qui se joue en profondeur dans un écran de fumée, j’ai parfois l’impression de lever un coin du voile et derrière la vie n’a plus du tout le même sens.

En effet si on considère que finalement la destruction du monde tel que nous le connaissons est en cours, que ce qui advient n’a rien de temporaire et qu’aucun retour en arrière ne nous ramènera de l’autre côté, dans le monde d’avant, celui de l’illusion, des formes rassurantes dans le fond de la caverne de Platon.  J’ai l’impression d’avoir par inadvertance traversé le miroir, où comme Alice tombée dans le trou à la poursuite du lapin blanc, j’ai basculé dans un monde de fous. La prise de conscience est la première étape et pour cela un livre m’a beaucoup aidé, c’est « comment tout peut basculer ».  Il m’a aidé a me rendre compte de la folie qui était déjà là, en germe dans notre monde avant même la crise actuelle.

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En effet née en 1983, je suis enfant de la crise et j’ai grandi dans cet état unique de la société qui se répète à intervalles réguliers.  Ce n’est pas une crise, ce sont des crises, multiples, des chocs de nature différente, mais au final qui mènent à chaque fois à des choix politiques plus abérants sous couvert du discours paradoxal du « plus jamais ça ». J’écoute la radio, d’évite de trop me laisser prendre dans l’actualité en continu proposée par le petit écran, par contre parfois j’allume la TV pour regarder comment notre société à changée.  Un exemple, l’autre soir, j’ai eu envie de voir ce que canal+ proposait en access prime time (c’est à dire avant 20H).  En général c’était le temps de leurs émissions d’info-tainment, dans les années 90 la grande époque de Nulle part ailleurs et puis ensuite les différentes versions du Grand journal dans les années 2000.  Aujourd’hui l’émission s’appelle « l’info du vrai » (un titre déjà très appuyé qui souligne en creux qu’il y aurait de fausses infos ?) et elle se revendique plus info que entertainment…. en même temps actuellement plus aucun film ne sort dans les salles, plus aucun spectacle n’est monté, il reste bien les auteurs à inviter, mais globalement, la culture fait triste figure.  J’ai peu écouté les discours sur le fond, mais je me suis arrêtée sur la forme, les couleurs du plateau et des tenues des chroniqueurs étaient toutes dans les tons de bleu / blanc / rouge et à l’image souvent des policiers, des drapeaux, et d’autres signes d’un pouvoir fort, martial et nationaliste… J’ai été assez sidérée par ce que j’ai vu.  Je m’attendais à un peu de folie et de légèreté, une miss météo pleine de bons mots, ou même un peu de musique que sais-je.  La culture  a laissé la place à la politique et les images parlent encore plus que les mots.

Alors j’ai vu ce qui nous attend : un état policier qui contrôle, surveille, promeut la délation, infantilise les citoyens devenus de passifs consommateurs confinés et biberonnés aux réseaux sociaux, alimenté via deliveroo, éduqués à distance par visioconférence. Piquouzés, sous perfusion d’émotions frelatées et sommés de ne plus rien désirer d’autre que la consommation d’essentiels papiers WC, là où les livres pourraient nous sauver, ils se retrouvent un temps interdits à la vente.

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J’entends la colère, la souffrance et j’entends surtout la peur.  Mais quand je rencontre des gens en vrai, un espace de confiance se crée entre nous, un espace unique qui nous permet d’entrer en contact et qui nous aide à rester vivant.  Je sais que ces moments sont les plus précieux de  ma vie actuelle, je sens que les rencontres ne sont pas fortuites, que les gens qui viennent jusqu’à moi ne sont pas là sans raison dans ma vie et de même pour chacun d’eux, notre rencontre peut amorcer un tournant, un choix, une direction, voir une énergie nouvelle.  Tout cela ne peut pas se faire à distance, en tout cas pour moi ce n’est pas la même qualité de relation que l’on peut développer  à travers un écran et dans la réalité.  J’ai besoin d’être en présentiel, j’ai besoin des autres à proximité, pas trop près car j’ai toujours été un peu gênée par une trop grande proximité physique, mais dans une proximité qui me permet de sentir leur énergie, de percevoir les mouvements infimes de leurs corps, de me relier un tant soi peu à l’humain en chacun de nous.

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Ce lien, cette qualité d’échanges et de relation, c’est ce qui nous permet de sentir que nous sommes tous interconnectés, que nous dépendons les uns des autres, c’est en préservant ces liens aux autres que nous saurons rester humain et surmonter la crise actuelle.  Tout ce qui nous coupe des autres, nous coupe de nous même, je  l’ai vécu, expérimenté et ressenti  pendant des années. Aujourd’hui dans un mouvement de reconquête de moi même, je sais que mon lien aux autres est essentiel et je ferai tout pour le préserver.  La société m’enjoint à garder mes distances et c’est pour moi impossible. C’est pourquoi j’ai fais le choix de la désobéissance, je ne peux pas faire autrement, j’ai besoin des autres et réciproquement. Notre interdépendance et nos échanges nous protègent plus qu’ils ne nous mettent en danger, j’en suis convaincue et je  défendrai autant que possible ces choix que je ressens comme justes par rapport aux règles qui nous sont imposées et dans lesquelles je perçois que la protection mise en place n’a plus rien à voir avec se protéger d’un virus, mais plutôt protéger  l’état et les institutions de ce qui pourrait advenir si les gens se rassemblent, parlent, créent, inventent entre eux d’autres moyens de faire société, de se relier les uns aux autres.  Nous n’avons pas le choix, nous sommes tous liés les uns aux autres, mais aussi avec notre environnement, notre planète, notre éco-système.

briséeLes séparations, la dichotomie, toutes ces sensations de coupure et de rupture, je les ai tellement vécues en moi et envers le monde, que je ne supporte plus l’idée qu’elles me soient imposées à nouveau.

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  1. Bonjour Caroline,
    J’étais en train de bouquiner “wild color” de Jenny Dean et je pensais à toi. De fil en aiguille je tombe sur ce site en voulant aller sur ton autre site. Tu ne peux pas imaginer le bien fou que j’ai ressenti en lisant ton texte, je croyais être une espèce marginale, en voie de disparition, mes pensées rejoignent les tiennes; moi aussi c’est le temps de la désobéissance. De l’incompréhension à la révolte intérieure à l’indignation j’ai décidé d’agir à ma petite échelle. En journée, prise dans les créations, mon esprit est apaisé, c’est quand 18h00 sonne que mon esprit s’agite. La TV fait cadre sur le mur depuis un an, les livres, France Soir, des signatures de pétitions, des soutiens à des collectifs occupent mes soirées. Et au milieu de tout ceci, silencieuses, des sociétés avec un joli projet disparaissent, Couleur Lin a cessé et je ne les ai pas vu disparaître. J’espère que tu résistes et continueras à partager avec nous tous. Cecile Au Zen

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