:
Article

Hanifa Mzizoua

Depuis 30 ans, de novembre à fin avril, un couscous de l’amitié (repas chaud et complet) est servi aux personnes en errance sur la place du marché des Capucins, à l’initiative de Monsieur Pierre Olivier et sa femme. L’association le Couscous de l’amitié, devenue Graine de Solidarité en 2012, occupe un local au 46 de la rue Kléber. Hanifa en est la présidente depuis 2005.

Dans un petit bureau, au milieu d’un vaste espace rempli de cartons, de marmites, de jouets, de denrées notamment des produits frais, des fruits et des légumes, mais aussi des produits du quotidien, du savon et des couches, Hanifa nous reçoit avant la maraude du soir. Notre entretien est entre-coupé de coups de téléphones et de saluts aux bénévoles.

« J’ai du couscous qui me reste, est-ce que tu le veux ? »

Hanifa est une femme très occupée,  rien ne doit se perdre et l’organisation est bien rodée.   Hanifa a le sourire dans la voix et l’accent de Bordeaux bien prononcé. On sent qu’elle aime parler, mais pas dans le vide, ses mots vont à l’essentiel, son débit est rapide et un rire sonore ponctue souvent ses phrases.

graines-de-solidarite-couscous-s

Les activités de l’association se sont développées au delà de la campagne hivernale. Ce sont les colis alimentaires le jeudi soir et le samedi à 16H30 pour 40 familles au prix de 6 euros. Ces colis contiennent des denrées collectées après des boulangeries du quartier, des produits frais venus du MIN de Brienne et de la banque alimentaire. L’association fait aussi des maraudes, des ateliers cuisine, et propose des cours d’arabe et de français. Pendant le mois du ramadan, l’association cuisine le « repas pour tous » qui sera servi le soir à ceux qui jeûnent la journée. Ici tout le monde est bénévole, il n’y a pas de salariés, toutes les bonnes volontés sont les bienvenues pour aider dans l’une ou l’autre des nombreuses tâches quotidiennes.

Entrée dans l’association en 1994, Hanifa est mère de 2 garçons (de 24 et 20 ans) et elle a deux petits enfants. Assistante maternelle, elle travaille toute la journée en gardant quatre enfants, elle vit à Nansouty. Concilier sa vie familiale et sa vie associative n’est pas toujours facile ; Hanifa est fière de son action. Elle insiste aussi sur son voile, qui témoigne de sa foi et d’un autre combat, plus politique, qui consiste à montrer une autre image de l’Islam, celle du partage et de la tolérance. Quand on lui demande comment elle est arrivée dans l’association, Hanifa avoue humblement qu’elle a vécu dans la précarité pendant plusieurs années. Bénéficiaire des restos du cœur et de la solidarité des autres, elle s’est promis d’aider son prochain le jour où elle s’en sortirait.

« Je n’ai jamais quitté cette association »

hanifa-elles-st-jean-jblaquie

Hanifa éclate d’un rire sonore à la vue de son portrait « ah c’est pas mal ! » et ne manque pas de remercier Julie. L’énergie d’Hanifa vient de sa foi, mais aussi de son éducation « papa et maman, ils étaient stricts ». Hanifa a ce pouvoir de la parole. Au début de l’entretien elle nous a dit qu’elle ne parlait pas comme un livre, mais ses mots viennent du cœur et on sent rapidement qu’elle peut aider et ressourcer ceux qui la côtoient . « Je suis une oreille qui écoute beaucoup. » C’est pourquoi sa présence est autant appréciée par les bénévoles au sein de l’association et pendant les actions. Hanifa c’est le cœur et la raison.

Nous évoquons ensuite la douleur et parfois la violence des gens en errance  comme elle les nomme, ceux qui vivent dans la rue et qu’elle appelle aussi pudiquement  les bénéficiaires.  Ceux qu’on ne voit pas si l’on n’y prend pas garde, qu’on oublie trop vite aux premiers beaux jours quand la campagne hivernale des autres associations prend fin. La douleur est là et elle avoue ne pas s’être vraiment blindée depuis les années

« des fois j’en pleure, je me cache pour pleurer. »

 

graines-de-solidarite-hassan-s

Hanifa prend soin de tous, des bénéficiaires, mais aussi des bénévoles. C’est pourquoi chaque année elle organise une excursion pour que les bénévoles se rencontrent et pour créer de la cohésion dans une équipe qui ne fait que se croiser. Certains bénéficiaires de l’association sont aussi bénévoles. Ils viennent cuisiner pour la soupe et puis repartent avec un colis. Ce cercle de la solidarité qu’Hanifa représente à elle seule par son parcours, est le moteur puissant de son action. La dame de Cœur des Capucins  n’a de cesse de donner son temps et son énergie, tout simplement parce qu’à un moment Pierre Olivier lui a tendu la main. Quand on évoque sa succession à la tête de l’association, Hanifa avoue n’avoir pas encore trouvé la bonne personne pour la remplacer. Pour elle, Graines de Solidarité est presque son troisième enfant, elle ne laissera les clés qu’à quelqu’un de confiance, déterminé comme elle à aider les autres. « On est que de passage » nous dit-elle d’un air confiant et serein avant de nous laisser repartir, le cœur emplit de sa voix et de son sourire.

Dessins Julie Blaquié / Texte Caroline Cochet  / Projet Elles St Jean

Liens : Graine de Solidarité

Article

Céline Rubis

La pArtagerie est un lieu associatif qui se cache derrière de lourdes portes en bois, au début de la rue Kléber, presque à l’angle du cours de la Marne. La petite vitrine décorée et colorée attire sans tape à l’œil. On entre dans un joli espace au sol en damier noir et blanc, accueillies ce jour-là par Karine une créatrice invitée à exposer ses origamis et créations d’inspiration japonaise.

La Partagerie-showroom-web-1

L’association PART-ÂGE nait au début de l’année 2014, en Février 2015 elle s’installe dans son local actuel au 5 rue Kléber. L’association a été rapidement propulsée grâce au bouche à oreille et aux réseaux sociaux. De sa voix douce teintée d’un léger accent du Lot et Garonne, Céline évoque avec une émotion contenue la gestation du lieu.
Céline Rubis et Gaëlle Laffond sont à l’origine de ce lieu. Gaëlle est animatrice jeunes enfants et Céline infirmière psy. C’est la naissance du premier enfant de Céline et le choix de l’accompagner et de vivre avec lui au quotidien dans un lieu qui permet à chacun de s’épanouir qui a poussé les deux jeunes femmes à créer l’association PART-ÂGE.
La pArtagerie est un lieu multigénérationnel, prévu dès le départ pour être un showroom de créateurs, un café ainsi qu’un espace jeux pour les enfants. Avant, cet espace avait hébergé une asso étudiante, un restaurant et même un garage. En un mois, les bénévoles ont tout nettoyé et redécoré, tout a été assez vite pour cette jeune association. Le second enfant de Céline est né un jour après l’ouverture de la pArtagerie, la veille elle ponçait encore la cabane pour enfants.

partagerie-bordeaux-2016-s

« Ce lieu a une âme, on s’y sent bien et il s’est créé une alchimie très forte ici, c’est une aventure humaine extraordinaire »

Lieu ouvert du mercredi au samedi de 10H à 19H et lors d’événements ponctuels, la pArtagerie trouve dans ce quartier l’aide d’autres associations et a vite tissé des liens avec les riverains. La vocation sociale de l’association va se développer dans les mois à venir. Les ateliers phares de la pArtagerie sont les ateliers de cuisine végétalienne et les ateliers pour enfants intitulés graine d’école Steiner, pour une pédagogie alternative. Prochainement les mercredi et samedi seront réservés à de la petite restauration en co-cuisine végétalienne, bio et locale.
La pArtagerie est un lieu pensé pour les familles avec une adhésion familiale possible (pour les enfants, parents et grands-parents). Mais ces trentenaires peinent à recruter des personnes plus âgées et l’idée de la transmission transgénérationnelle reste au cœur de l’association.

« On recherche plutôt des gens de la génération de nos parents, qui apporteront une nouvelle énergie. »

La Partagerie-eveil-web-1

La plupart des membres fondateurs de la pArtagerie sont des jeunes mamans. Céline a fait le choix de mettre son métier en stand by pour s’occuper de ses enfants. Ce lieu est celui dont elle rêvait pour créer et avoir ses enfants proches d’elle. De manière informelle, l’éducation et la relation parents / enfants est au cœur du projet. L’espace jeux, au centre du lieu, est dédié aux enfants, une bibliothèque, une cabane et de nombreux jeux simples sont à la disposition de tous. Dans cet univers très féminin, les hommes sont les bienvenus et peuvent prendre leur place, qu’ils soient créateurs ou qu’ils souhaitent animer des ateliers, y assister ou venir en tant que pères. L’espace est dédié aux familles, pas seulement aux mères et aux enfants. Chacun peut venir apporter sa pierre à l’édifice, sa singularité au groupe et toutes les bonnes volontés sont bienvenues. La pArtagerie vient de fêter ses 1 ans, et continuera à se développer avec l’aide de nouveaux bénévoles.

celine-partagerie-2016

Après avoir vécu un début plein d’allant pour ce beau projet, Céline désire aujourd’hui pouvoir fédérer de nouveaux bénévoles et continuer de faire vivre un lieu ambitieux qui accueillera prochainement un groupement d’achats. Comme tout lieu associatif, c’est l’énergie des membres et des bénévoles qui est moteur du projet. Comme toute jeune mère, Céline ne peut s’investir qu’à temps partiel et si elle a donné vie à son rêve, elle espère aujourd’hui le voir grandir et progresser pas à pas, s’enrichissant au fur et à mesure des rencontres et de l’envie des autres.

Ci-dessous la charte de l’association PART-ÂGE en mind mapping.

mindmapping

 

 

Dessins Julie Blaquié / Texte Caroline Cochet  / Projet Elles St Jean

Liens :
http://www.partagerie.fr/
http://www.grainedecolesteinerbdx.com/
http://uchinomawari.com/

Article

Maryse Paloma & Delphine Delas

Un appartement baigné de lumière au cinquième étage d’une des tours modernes qui ont récemment poussé dans le quartier de Belcier. Dès l’entrée, on est happé par les couleurs ; de grandes toiles, des bruns, des rouges, des jaunes et des roses… Les meubles sont simples : un lit à barreaux fait office de banquette et le canapé ancien qui trône au milieu de la pièce est couvert de coussins et de tissus colorés. Une table basse, sculpture en bois d’un buste de femme, recouverte de fils, d’oiseaux miniatures et de feuilles nous intrigue. Maryse Paloma nous reçoit simplement chez elle, avec sa fille Delphine Delas, street artiste. Pendant tout notre entretien, le chat de Delphine, Mononoké, se roule sur les grands carnets à dessin et ronronne doucement.

elles-stjean-paloma-2015-2

L’univers de Maryse est féminin et ludique. On y retrouve son personnage fétiche, la Palo Palo, sorte de sorcière aux longs cheveux noirs et à la robe rouge. Ce personnage témoigne de ses origines espagnoles héritées de son père. « J’ai créé la Palo en souvenir de ma grand mère : Beatriz Palomar. »  La Palo Palo est une sorcière amusante qui se rit de tout et cherche l’amour. Les livres et l’univers de Paloma peuvent sembler enfantins, mais le sexe et la poésie s’y mêlent, le jeu est partout sur les mots, dans les images. Ce personnage tout en tendresse a marqué l’œuvre de Maryse. La Palo Palo est dessinée simplement avec une robe rouge vif, des chaussures pointues et des longs cheveux noirs et crépus.

La robe rouge de la Palo c’est son drapeau, elle est un peu révolutionnaire .

Depuis toujours Maryse aime le dessin, la couleur et les livres, mais son père typographe n’a pas voulu qu’elle fasse les beaux-arts et elle s’est destinée à un métier de bureau. Maryse aime les paillettes et les boules à neige, elle a toujours fabriqué des petits objets avec ses mains, c’est un truc familial. Vers quarante ans, elle décide de se remettre à peindre pour de bon, depuis elle n’a pas arrêté. «  Ca n’a pas été un choix difficile, ça s’est imposé ! »

Aujourd’hui Maryse travaille sur des toiles plus abstraites, des grands formats aux nuances fauves et éthérés. Colorer l’appartement tout blanc, trop neuf, tapisser de toiles et de couleurs les murs nus, Maryse a toujours peint dans le lieu où elle vit. Le corps féminin figuré par la table basse était une installation sur les cinq sens. Au départ ce buste pouvait être touché, senti, vu et il produisait un bruit de battement cardiaque qui a rapidement agacé les autres exposants.

elles-stjean-paloma-2015

Avec Delphine, Maryse évoque la nécessité d’avoir un atelier. C’est non seulement un lieu pour créer, mais aussi un lieu de représentation qui permet de recevoir et de montrer son travail. L’atelier, c’est un peu ce qui sépare l’artiste professionnel de l’artiste amateur. Faute de lieu dédié, mère et fille créent partout où elles passent. Dans ce quartier en transition qu’est Belcier, Delphine recherche un espace vide qui pourra lui servir d’atelier. En France, l’artiste est encore un saltimbanque à qui on demande souvent « et à part ça tu fais quoi ? » Si la plupart des artistes doivent travailler à côté pour vivre (Delphine prépare son agrégation d’arts plastiques), assumer sa position d’artiste n’est pas évidente dans la société française. De son expérience au Canada, Delphine a rapporté la conviction qu’elle peut s’affirmer en tant qu’artiste. Une femme artiste qui plus est, dans le milieu très masculin du street art. Pour une femme, c’est plus difficile de s’imposer, dans les galeries leur travail doit être plus affirmé.

Les enfants, il faut leur faire confiance, les encourager malgré tout.

La force de Delphine vient de Maryse et de l’éducation très libre qu’elle a donné à ses deux enfants.  Maryse a tenu à donner à ses enfants la liberté qui lui a manquée. Son fils est compagnon menuisier, Maryse en profite pour nous glisser quelques conseils sur le rôle de belle mère « le mieux c’est de la boucler ! Ce qui est important c’est d’être présent d’aider ses enfants, mais une fois adulte, il n’y a plus rien à leur dire pour les éduquer, ils font ce qu’ils veulent et c’est tant mieux.»

Julie Blaquié Delphine Delas

Après avoir vécu quelques années en Espagne, puis à Montréal, Delphine, plus secrète et moins expansive que sa mère, est de retour à Bordeaux sa ville d’origine. Les deux artistes ne tarissent pas d’éloges l’une sur l’autre. Si pour Paloma le choix de devenir artiste s’est fait tardivement, pour Delphine c’est une évidence depuis toujours. Maryse nous confie qu’elle apprécie vraiment le retour de sa fille Delphine en France car les deux femmes passent leur temps à rire de tout. Maryse a une philosophie de la vie toute tournée vers la joie et le bonheur, l’essentiel c’est de s’amuser en créant. Elle ne veut pas se laisser noyer dans le marasme du quotidien et  subir les problèmes des gens de son âge. Il y a beaucoup de gaîté dans la voix chantante de Maryse, elle nous dit avoir gardé son âme d’enfant et s’émerveiller de tout malgré les aléas de la vie.

 «  Je suis hyper fan de son boulot » dit Maryse de Delphine et réciproquement. C’est la fille qui nous a orienté vers sa mère en disant « c’est une grande artiste ».

Si l’on recherche le point commun entre leurs deux univers, c’est sans doute le bestiaire fantastique et multiple que l’on retrouve chez Maryse dans ses grands formats et dans ses illustrations et chez Delphine dans les murs peints et collages dont elle a inondé Bordeaux ces dernier temps. Tout ce qui est imaginaire et fantastique relie la mère et la fille, l’humour aussi semble être leur point commun.

Alors que Maryse nous tartine du pâté et nous offre des olives et du vin rouge, Julie peaufine les portraits. Celui de Delphine est approuvé par Maryse d’un « tu es plus grosse que moi ! » triomphant. Delphine nous annonce une prochaine expo collective avec Maryse et leur ami Eduardo en Juin 2016 à l’espace St Rémi. Courant 2016, le bar Ô Plafond, dont la vitrine a été peinte par Delphine, accrochera aussi sur ses murs des oeuvres de Maryse. L’occasion de découvrir l’univers de ses deux femmes artistes qui jubilent de leurs jeux et de leur complicité.

palo-ciel

Site de Maryse Paloma

Site de Delphine Delas

Dessins Julie Blaquié / Texte Caroline Cochet  / Projet Elles St Jean

Article

Brigitte Lavorel

Brigitte enseigne le Hatha yoga depuis 10 ans à l’Union St Jean, elle y assure les cours du matin en semaine. Arrivée à bordeaux en 2004, elle a démarré cette activité dans le quartier du Jardin Public. Elle souligne que donner ses cours de yoga à l’Union St Jean a toujours été un bonheur, surtout à cause de la qualité des rencontres et de l’ouverture d’esprit des participants : « Ce ne sont pas que des femmes qui viennent faire du yoga pour maigrir ! » Et d’ajouter qu’elle aurait bien aimé vivre dans ce quartier.

J’ai tout de suite aimé le quartier de Nansouty, où les gens ont vite adhéré et compris cette pratique.

cour-de-yoga-jblaquie-s

Le yoga est devenu une activité très féminine, dans les cours une majorité des élèves sont des femmes alors que cette pratique a initialement été ramenée en Europe par des hommes. C’est une discipline subtile avec une intelligence du corps basée sur une expérience millénaire orientale. Au son du thé vert doucement versé dans les tasses, Brigitte nous explique la variété et la complexité des formes du yoga et ses origines. Le mot yoga est un mot sanscrit qui signifie union, lien.  L’étymologie symbolique du Hatha yoga signifie l’union du soleil (Ha) et de la lune (Tha), c’est à dire de toutes les dualités.

Le Yoga rassemble toutes les dimensions de la personne, c’est une pratique de réunification entre le corps, l’esprit et les énergies qui nous animent.

Une posture ce n’est pas simplement aller chercher une position compliquée et puis faire un effort de détente et de respiration pour y rester. Une très belle posture tenue facilement, ce n’est pas forcément du yoga, on peut très bien en même temps penser à tout autre chose. La conscience, la présence totale, sont indispensables pour réunifier tout l’être dans l’instant présent. La posture va ainsi mobiliser l’énergie à l’intérieur du corps. On peut agir en utilisant le déplacement de la conscience dans le corps, en appliquant cette découverte géniale des orientaux : « Là où va la conscience, là va l’énergie ».

Le yoga de l’énergie que Brigitte pratique est une tradition d’origine tantrique qui vient du Nord de l’Inde. Le tantrisme est une voie sans dogme. Tantra signifie  trame,  chaîne  d’un tissu et, au figuré : tout ce qui se déroule en s’enchaînant. Le tantra est une pratique qui utilise tous les sens pour parvenir à une qualité de présence totale dans la vie et dans le quotidien. On peut être dans cette voie tout en continuant son métier. Brigitte s’anime en nous expliquant tout cela, ses yeux brillent et ses bras font de grands gestes avec les mains qui battent l’air comme des papillons.

brigitte-portrait 1s-1

A chacun de trouver sa propre voie. C’est bien plus difficile et plus exigeant, mais quelle liberté et quelle richesse d’exploration personnelle !

Brigitte a commencé le yoga il y a près de 30 ans à Grenoble avec Martine Texier qui est devenue depuis directrice de l’école de Yoga d’Evian. Cette dernière a fondée l’école EVE « Yoga Maternité », une école de yoga pré et post natal destinée aux sages-femmes, aux enseignants de yoga, aux femmes enceintes et aux couples. Après avoir proposé un premier stage dans la région, Martine Texier décide de monter une antenne d’Eve dans le Sud Ouest en 2014 dont Brigitte devient la coordinatrice.

courd de yoga 3sPourquoi un yoga spécifique pour femmes enceintes, demande Julie ? Pour assouplir toute la région du bassin et la région lombaire, les muscles et les articulations sont préparés pour soutenir le corps pendant la grossesse et aider à l’accouchement. Ce yoga donne de la force aux femmes enceintes. Loin des interdictions médicales, le yoga prénatal aide les femmes à prendre confiance en elles. La grossesse est le moment idéal pour ramener les femmes à l’intérieur de leur corps et les aider à mieux comprendre le fonctionnement profond de la zone du ventre et du bassin. L’occasion d’apprendre et de découvrir beaucoup sur ce centre du corps souvent réduit à la fonction sexuelle ou digestive. L’écoute de soi, de son ressenti, et de la relation avec le bébé sont au coeur de cette pratique. Avant la naissance de l’enfant, elle prépare aussi les parents à devenir plus souples, à laisser de côté les principes et règles pour apprendre à s’écouter et à se faire confiance.

Ce qui fait du bien est juste. Le ressenti est toujours juste.

La vie de Brigitte a été rythmée par des synchronicités souvent heureuses. Elle a travaillé dans la sérigraphie, puis dans l’édition, elle aime dessiner des papiers peints et des tissus. Elle avoue modestement tirer sa force du yoga depuis qu’elle le pratique. Mère de cinq filles qui ont entre 36 et 22 ans, passionnée par la maternité, elle a naturellement orienté sa pratique de yoga vers les femmes enceintes. « Les qualités que l’on doit cultiver pour la sexualité, la grossesse, l’accouchement et l’éducation de l’enfant, sont du même ordre : c’est s’abandonner au flot de la vie ! »

Depuis Septembre 2014, elle propose des cours de yoga prénatal à l’Aire familiale, 28 place Pey Berland, un lieu qui propose différentes approches de la périnatalité et de la parentalité. Dans le prolongement du yoga prénatal, Brigitte cherche à créer un groupe de yoga pour aider les femmes à se réapproprier leur sphère féminine. Or pour l’instant, le concept a du mal à trouver son public. Même dans un cadre protégé et bienveillant, il est encore tabou d’évoquer ses difficultés sexuelles. Alors que l’une de nous s’exclame  : « on a toutes des problèmes ! » La discussion s’anime soudain et chacune d’avouer que ce sujet nous intéresse et pourrait sans doute nous être utile. Les langues se délient. Force est de reconnaître que le discours sur la liberté sexuelle n’est qu’une théorie et que la réalité reste très complexe pour la plupart des femmes. Désir et plaisir ne sont pas toujours là. Ce cours de yoga pour les femmes n’est pas une psychothérapie. Il propose de redécouvrir son corps, d’en comprendre le fonctionnement par la pratique physique. L’aspect énergétique de la rencontre sexuelle est aussi abordée, comme l’évoque déjà Danièle Flaumenbaum dans son livre  Femme désirée, femme désirante .brigitte-yoga-jblaquie-1Avec bienveillance et douceur, Brigitte Lavorel contribue cours après cours à faire rayonner cette lumière intérieure qui nous caractérise tous. Elle accompagne des femmes sur le chemin difficile de l’écoute de soi, de la confiance, de l’autonomie et de la liberté retrouvée. Dans ses cours, elle propose toujours d’aller vers plus d’écoute envers soi-même et de bienveillance. Elle veille à ce que chacun se sente libre et responsable, sans oublier non plus la notion de plaisir. Cette passeuse propose tout simplement de transmettre sa propre expérience de la vie, de partager avec nous un peu de sa lumière.

Carnetbrigitte-lavorel-comic-jblaquie-sLe site de Brigitte Lavorel

Dessins Julie Blaquié / Texte Caroline Cochet  / Projet Elles St Jean

Article

Outrenoir

J’ai longtemps cherché le bon ton pour évoquer les sujets d’actualité et ces derniers jours m’ont fait encore plus hésiter.  Plonger dans l’émotion n’est pas chose aisée pour moi. Hurler avec les loups (ou suivre les modes et codes) me pose également problème. L’uniformisation des photos de profils est une forme de soutien comme une autre, mais j’ai bien du mal à me reconnaître dans ces trois couleurs primaires que sont le bleu, le blanc et le rouge ainsi que  dans les paroles d’un hymne guerrier et sanguinaire.  Pourtant j’aime le fromage, le vin, je suis arrogante et je râle sur tout, en cela je suis bien française.  J’ai lu, ici   et là aussi des textes qui m’ont touchée que j’aurais aimé écrire. Chacun écrit avec sa propre sensibilité et ces amies qui ont trouvé leurs mots, m’ont donné le courage de chercher les miens.

Aujourd’hui en plein milieu de ces trois jours de deuil national, j’ai choisi ma couleur, mais comme d’habitude, pas d’aplat ou d’uni, car c’est la complexité qui m’intéresse dans les couleurs comme ailleurs.

03_IMG_8467_DxOall

L’Outrenoir de Pierre Soulages, c’est la puissance du noir, celui dans lequel on peut se noyer, s’oublier et se cacher un temps.  Ce noir porte en lui la lumière, il rayonne, il vibre, il vit.  Le noir n’est pas un absolu, ce n’est pas l’absence de couleurs, c’est la concentration extrême de pigments jusqu’à annuler toute perception de la couleur.  Ce qu’il reste c’est la lumière qui joue et affleure, qui révèle la complexité, les circonvolutions. La lumière c’est encore ce que l’on voit le mieux dans le noir.

Je crois à la lumière en chacun d’entre nous. Je crois que nous avons tous en partage un peu de cette lumière qui nous réchauffe et nous transcende.  Parfois on se laisse obscurcir. Gagner par l’ombre de la haine, de la violence, celle de la peur surtout.  Je crois que plus on tamise sa propre lumière, plus on a du mal à voir et à apprécier celle des autres. Je ne crois pas qu’il existe des personnes fondamentalement mauvaises, mais je vois l’obscurantisme un peu partout éteindre les feux de joie et tout ce qui fait la vie, à commencer par les femmes. La lumière des femmes est particulière et elle a toujours un peu effrayé ceux qui les approchent.  Je ne prône pas l’absolution pour tous, mais je me méfie du feu de la vengeance de la force de la haine, implosive, qui commence par nier l’autre comme source de lumière.

Paris a longtemps été ma ville de coeur et je sais sa violence, c’est aussi pour ça que je l’ai quittée. Mais aujourd’hui je voudrais y être et me réchauffer dans ces instants singuliers, en suspension après le choc et avant l’effondrement.  Car je ne doute pas un instant que les choses vont mal tourner, c’est perceptible, l’avenir sera noir.  Je le souhaite Outrenoir, celui qui révèle la lumière. L’espoir et l’amour sont des flammes inextinguibles.

 

Article

Odile Go

Odile Go et Max Buzzi sont deux architectes installés à la gare St Jean depuis Juin 2012 avec leurs deux enfants. Avant, ils vivaient aux Chartrons dans une belle maison d’architecte moderne et totalement décloisonnée. Les enfants grandissant, ils ont eu besoin de séparer leur espace de travail et leur espace de vie.

bar-o-plafond-bordeaux-jblaquie-2015

“Le quartier de la gare n’a pas été un choix.”

C’est parce qu’ils ont trouvé ce lieu atypique, le bar hôtel restaurant, Le Rome, 14 rue St Vincent de Paul, qu’ils sont venus vivre dans ce quartier. Le lieu qui sentait la friture de trente ans, immense et glauque, ne les a pas séduit au premier abord. Finalement le coté pratique de la gare et la proximité des quais emporte leur adhésion. Ils se lancent dans de gros travaux en enlevant les décorations successives et en végétalisant la cour à l’arrière. La grande façade de 8 mètres du bar coté rue est une porte ouverte sur la vie du quartier et sur la misère humaine. Pendant la première année, Odile avoue avoir eut un peu peur de ces gens visiblement dans le besoin qui restaient des heures assis sur les bancs devant le bar. Un jour l’un d’eux a même pissé dans le coin de la porte vitrée du bar, juste devant elle.

Le jour du déménagement, aidés par leur famille, Odile et Max ont reporté le repas qu’ils leur avaient promis. Ce repas n’aura jamais lieu, le décès d’un proche stoppe net leur élan. Leur projet a-t-il encore un sens? Et que dire de leur vie, si fragile elle aussi, leur vie de fous à travailler de longues heures pour des projets d’archi qui souvent ne voient pas le jour, dans l’abstraction, sur des ordinateurs, dans la 3D, dans le virtuel. Ils passent l’été dans la cour, protégés au pied des hauts murs. Ils plantent, car c’est la vie, et c’est ce dont ils ont terriblement besoin. De Juin à décembre rien ne se passe, tous leurs projets sont suspendus.

“On a pris le temps, on a écouté l’esprit du lieu.”

Depuis le bar a retrouvé une décoration épurée en noir et blanc, avec son plafond en néons étonnants. Un choix minimaliste qui met en valeur l’esprit très années 50 du lieu. Au bout d’un an, le couple se rend compte que les charges d’un si grand bâtiment sont trop lourdes pour leur activité en fort ralentissement. Il faut trouver une solution rapidement. Ils se rappellent qu’ils ont acheté un bar avec la licence IV. Cette licence sera leur planche de salut. Odile envisage d’abord de revendre la licence IV, mais il faut la raviver en ouvrant le bar au moins une fois. Odile passe alors le permis d’exploitation de débit de boisson. En Décembre 2013, le couple ouvre le bar trois soirs de suite. C’est l’opération « Réveil de la Licence IV » avec l’association Toutes Autres Directions. Et là, surprise, les gens viennent.

odile-o-plafond-jblaquie-2015-1

“On n’oubliera jamais la première personne qui est rentrée.”

« Tu es chez toi, et puis quelqu’un rentre. Il voit un bar, il rentre, il ne sait pas qui tu es, il ne connait pas ton histoire et il commande une bière. » Odile et Max jouent au bar. C’est simple, le contact avec les gens est agréable. Ils découvrent peu à peu le quartier et leurs voisins. Ces trois journées de décembre sont un déclic pour le couple qui se prend au jeu. Odile voit Max retrouver le sourire. Le bar ouvre une seconde fois à la demande de leurs voisins, une maison relais SICHEM tenue par le diaconat, qui souhaite faire une lecture de textes de Rimbaud. Puis en 2014 Einstein on the beach, une association de musique contemporaine, organise trois concerts qui ramènent du monde. Un public d’amateurs de musique contemporaine qui se mêle aux voisins et aux gens de passage découvre le lieu. Pourtant les ouvertures restent confidentielles avec un petit coté club privé.

“On ne veut pas d’étiquettes.”

En Décembre 2013, un mini marché de Noël attire un public familial autour de créateurs, connaissances du couple. Odile décide de renouveler le mix Bar et Boutique au printemps 2014 avec une Boutique Végétale. Le bar ouvre pendant dix jours pour proposer des produits aussi différents que des plantes, des tissus teints avec des teintures naturelles et des dessins. Odile et le végétal c’est toute une histoire, elle aime les plantes et surtout les plantes comestibles. Pour elle, la plante est nourriture avant tout, et peut-être que le souvenir d’une petite enfance difficile en Corée avant son adoption par un couple français n’est pas étranger à ce besoin. Nourrir avec des produits sains, c’est aussi ce qu’elle propose en acceptant que la ferme de Labaurie vienne vendre ses paniers de légumes bio tous les premiers jeudi du mois. Au fil des rencontres, le projet de permaculture qui permettrait de subvenir aux besoins de la famille et des clients, en plantant sur la terrasse au dessus du bar, commence à voir le jour.

“Je ne gagne pas d’argent, mais je crée de la richesse”,

proclame Odile pour s’excuser du demi-échec commercial de certains de ses projets. Car c’est avant tout la richesse des rencontres et des échanges qui nourrit cette insatiable entrepreneuse. « Une histoire, une rencontre, un projet » et plus au final que ce qu’on est venu chercher. Odile et Max trouvent leur équilibre peu à peu. Lui, le calme soutien, et elle pleine d’idées et d’envies, toujours partante pour une nouvelle aventure, en recherche perpétuelle de sens et de bonheur. Il y a quelques mois, Delphine Delas a peint au Posca toute la vitrine du bar, dans le cadre du festival « les femmes s’en mêlent » organisé par Allez les filles. La collaboration avec cette artiste s’est faite très simplement. Puis c’est un petit festival Japonnais organisé par un groupe d’artistes performers et musiciens venus du Japon et de Belgique qui anime le bar quelques jours en Juillet, avant sa fermeture estivale.

bar-o-plafond-interieur Julie Blaquié

A l’automne 2015, le bar prend un rythme d’ouverture plus régulier. Tous les midis de semaine, les clients partent à la découverte des plats du monde et des régions concoctés par Mishka. De jeunes architectes partagent l’espace pour y travailler en journée. Ils forment le collectif Quatre Quart. La moindre ouverture est prétexte aux rencontres et à l’échange. L’emplacement stratégique du bar, tout près de la gare, au milieu des fast-food et des chaînes d’hôtels amène de nombreuses personnes de passage à pousser la porte. Parfois c’est une famille de coréens, qui donne à Odile un peu d’argent pour réparer le préjudice de son adoption. Parfois ce sont des pèlerins sur le chemin de St Jacques, ou des anglais en goguette. Certains, hésitants sur le seuil de la porte, se cachent derrière les dessins de la vitrine.

“Ils sont timides les gens.”

Le bar est un espace dépouillé où chacun peut se projeter. Le chaleureux sourire d’Odile, son accueil toujours bavard et enthousiaste, transforment l’atmosphère. Le bar, aujourd’hui associatif, ne cache pas sa filiation avec le Petit Grain, place Dormoy. L’association O Plafond a pour but de favoriser la création et la diffusion artistique et sociale autour de la culture et de la permaculture. Créer des manifestations pour participer à l’animation socio-culturelle de la ville. Le bar est un lieu d’échange, une petite lumière dans la grisaille et les bâtiments défraichis, abandonnés, en transition et les néons criards des sex-shop. C’est un lieu destiné à tous, pas seulement à une élite culturelle, mais plus largement aux publics très variés qui transitent dans ce quartier hyperactif et parfois qualifié de sans âme. Odile porte ce projet avec un enthousiasme teinté parfois d’angoisse, dans l’urgence de vivre et de réaliser ses rêves.

bar-o-plafond-double large Julie Blaquié

Parce que ce lieu a une âme…

 

Site du Bar O Plafond : http://o.bar.le.plafond.free.fr/

Dessins Julie Blaquié / Texte Caroline Cochet  / Projet Elles St Jean

Article

Ces morts qui nous hantent

Nous avons tous nos morts.  Je dis  » nos morts » comme on dit  « nos amis » car au final les morts qui nous hantent nous les avons choisis, où bien est-ce l’inverse ? Il ne s’agit pas ici de remplir le vide de l’absence  en pensant à un être cher trop tôt disparu.  La question est plutôt de savoir avec quel morts nous vivons au quotidien. C’est à dire lesquels continuent malgré leur mort de nous questionner, de nous nourrir, de nous emplir de leur être, d’exister à travers nous en nous murmurant des mots à l’orée du sommeil, en empruntant notre voix, notre corps, nos maux comme symptômes.

DSC06228

Pour moi ces morts ne sont pas un poids, ils sont une source infinie d’histoires et ils sont mes personnages préférés.  Je me rend compte que jusqu’à présent, j’ai principalement éprouvé l’envie d’écrire à propos des mes morts, pour prolonger leur présence, leur vie et leur esprit, pour  retrouver leurs mots, pour les faire revivre en quelque sorte. Il y a ces idées flottantes, cette obsession de l’absence comme un motif récurrent. Mais que dire alors des morts que je n’ai jamais connus et qui me hantent malgré tout ?

Il y a longtemps peu après la mort brutale d’un ami cher, je l’ai revu en rêve. J’ai profité de ce moment pour lui dire à quel point il avait compté pour moi et tout simplement lui témoigner mon amour. J’ai senti que lui dire ces mots dans mon rêve apaisait ma culpabilité. Mise en confiance par son attitude calme et bienveillante j’en ai presque oublié qu’il était mort. Pour me le rappeler, il m’a montré un écran qui diffusait, dans un coin, l’image d’une caméra de vidéo surveillance.  A l’image il n’y avait que moi. Mon ami, avec lequel je parlais et que je voyais de mes yeux, n’existait pas dans le regard froid et mécanique de la caméra.  Ce rêve m’a longtemps hanté, car malgré son côté très apaisant émotionnellement, je dois dire qu’il ma aussi appris beaucoup sur le mode de communication entre vivants et morts.

DSC06223

Dans mes rêves parfois les messages viennent sous forme de texte, d’écrits, il est très fréquent que je lise des pages en rêve.  De superbes textes qui me bouleversent.  Il y a aussi les messages écrits qui deviennent comme une balise.  Le dernier que j’ai lu s’intitulait « memories of your past present » et il était écrit avec des bonbons… C’est un rêve, on peut bien écrire des messages très profonds avec des bonbons ! Je me rappelle m’être réveillée de ce rêve avec l’impression d’avoir trouvé le graal :  l’idée que le passé infuse notre présent et inversement.

DSC06232

J’ai beaucoup lu sur la psychogénéalogie et je suis convaincue que nous sommes liés à la mémoire de notre passé et à celui de nos ancêtres.  Personne ne peut vivre détaché de tout peu importe que cette mémoire soit consciente ou pas.  Seul certains ressentent le besoin de se reconnecter avec ce passé, pour les autres, c’est de l’histoire ancienne qu’il vaut mieux oublier.  Mais quand le passé nous travaille, quand les morts viennent dans nos rêves, souffler sur notre épaule des bribes d’histoires anciennes, il faut avoir le courage de les excaver, pour s’en libérer enfin. Je ne vis pas dans le passé, je vis dans le présent, mais mon passé parfois me retient comme par des élastiques invisibles si chers à Anne Ancelin Schuzenberger (l’auteur de nombreux livres de référence sur la psychogénéalogie).  Alors comme Rimbaud dans , Ma Bohême : « Où, rimant au milieu des ombres fantastiques Comme des lyres je tirai les élastiques De mes souliers blessés, un pied près de mon coeur ! »

DSC06239Photo prises lors de l’expo Transfert / Bordeaux 2015

Article

Le temps d’aimer

Tout ce qui prend du temps, toutes ces activités qui nous demandent de nous investir, d’y consacrer nos jours, nos nuits, d’en perdre le sommeil et puis qui ne nous rapportent rien d’autre au final que la satisfaction de vivre ces moments pleinement, tout ceci m’attire.

Je  sens confusément que j’atteins mon but quand je perds mon temps.

DSC05660

Pourtant je m’en veux, la voix de la bonne conscience, celle de la société, celle des parents et des autres, me crie que je ferai mieux de me trouver un vrai travail, de rentrer dans le moule, de faire comme eux, ceux qui vendent leur temps contre de l’argent.  Mais j’ai besoin de temps, de tout mon temps, pour vivre, pour penser, pour chercher, pour aimer.  Rien ne m’est plus précieux que le temps et je connais le moyen de le suspendre (si ce n’est de l’arrêter). Je sais que je peux le ralentir à l’envie, et passer un temps infini à faire ce que j’aime. Rien n’est plus illusoire que le temps.  Quand comme moi on aime projeter, le temps est notre ennemi et toujours on anticipe sur ce qui doit advenir.  Mais aujourd’hui je veux, le temps d’une respiration plus profonde, suspendre la course de ma conscience et laisser mon coeur s’emplir de joie.  La joie de faire une activité ludique, intéressante, la joie de voir ton regard s’allumer, la joie de partager un fruit mûr, un verre de vin, un thé chaud et aromatique. Tous ces instant que l’on partage sont de petits moments suspendus, petit accrocs d’éternité.

DSC05715

Aujourd’hui j’ai pris conscience que le lâcher prise sur lequel je travaille activement est intimement lié au temps.  Et je note aussi que mes résistances sont souvent liées au temps.  Je me met la pression pour faire des choses, pour parvenir à un résultat vite. Beaucoup trop vite pour pouvoir  bien faire et atteindre le niveau d’exigence qui est le mien.  Résultat, la plupart du temps, je ne fais rien, disons rien de productif. Mais écrire, teindre, aimer, sont des processus longs dont la maîtrise nécessite le travail de toute une vie.  L’apprentissage, la recherche, le temps perdu de Proust, c’est aussi savoir trouver le temps suspendu, celui du plaisir, de la joie et du bonheur.  Pourquoi ce temps suspendu n’est qu’une parenthèse dans nos vies, alors qu’il devrait en être l’essence même ?

DSC05708

Voilà des jours que je me morfond, pleine d’envie et incapable de commencer  une seule chose à la fois. Je papillonne une bonne partie de la journée et la nuit je m’en veux, je cours au ralenti dans des rêves sans fin. Ais-je l’obligation de produire quoi que ce soit ?  Ne puis-je pas simplement jouer et trouver du plaisir dans le processus ?  Jouer toute ma vie ? Ne jamais me prendre au sérieux ? Qui me l’interdit ?  Je ne veux plus accepter les codes d’une société marchande, désaxée, perdue qui confond désir et besoin. Aimer est de loin l’acte le plus rebelle et antisocial qui soit, car on n’a besoin de rien, il suffit d’avoir du temps et l’infini à l’intérieur de soi à partager.

Images du toit de la base sous marine de Bordeaux où la végétation lentement a repris ses droits, nourrie par les puits de lumière laissés par les obus de la seconde guerre mondiale. Un lieu hors du temps, très photogénique, dont les lignes droites, brisées par endroit par des éclats de violence sont aujourd’hui empruntes d’un mystère et d’une vie propre.

Article

Le goût du saké et de la bière belge

Pour continuer mon voyage, j’emprunte à Ozu ce titre évocateur.  En effet deux semaines après mon arrivée, on peut dire que j’ai vraiment pris goût à la vie japonnaise.  Même si tout me reste étranger, je me sens bien ici.  Il m’est impossible de résumer ce que j’ai vécu pendant les dix jours de stage à Fujino.  Je tiens à en donner un compte rendu complet, détaillé avec des photos de qualité pour remercier tous ceux qui m’ont aidés à réaliser ce rêve en participant financièrement.  Je ferai ça sur mon blog  l’atelier de Mademoiselle C à mon retour.

IMG_20150531_222206

Le retour a Tokyo a été plus serein, j’ai enfin compris les subtilités du métro et  la nécessité de prévoir toujours au moins une heure de plus pour chaque déplacement, car on n’est jamais à l’abris de prendre un train express qui vous emmènera très loin en quelques arrêts. Il faut ensuite revenir sur ses pas, chercher, tourner, se renseigner auprès d’agents toujours bienveillants, mais pas toujours anglophones. Comme tout est compliqué, il faut apprendre à prendre son temps à le perdre.  J’ai placé ce voyage sous le signe de la patience et de l’apprentissage, la petite statuette du Dharma de la patience trouvée dans l’antre d’une quilteuse de Sashiko m’accompagne à présent.

IMG_20150601_084125

Depuis samedi je suis à Kyoto et la ville me semble étrangement décalée dans le temps, avec un petit air vintage des années 70 ou 80. Moins technopolis que Tokyo, plus tournée vers le passé, avec ses temples bondés de visiteurs et les nombreuses tenues traditionnelles que l’on voit dans la rue le dimanche portées par des jeunes et des moins jeunes. Le kimono est encore une culture vivante et on sent tout le soin dans l’habillement, les accessoires, la coiffure et le maquillage de ces mini geishas. Au musée d’art contemporain de la ville, en traversant une collection permanente de piètre qualité dans laquelle trois Duchamps se courent après, je suis frappée de me retrouver face à une photo représentant des japonais au musée du Louvre qui regardent le radeau de la méduse de Géricault. Me voilà à Kyoto dans un musée en train de regarder une oeuvre qui représente des japonnais face à un tableau bien connu qui se trouve dans mon pays. étrange mise en abîme de l’art qui se regarde le nombril et  qui finit par ne plus rien vouloir dire.

IMG_20150601_084657

Ce soir lassée d’avoir marché toute la journée sous un soleil de plomb, j’ai atterri un peu par hasard dans un bar servant des spécialités Belges, une carte de bières longue comme un roman d’Haruki Murakami et des moules sans frites en spécialité.  Le patron, un jeune homme à lunettes que je reconnais car il y a sa photo dans la carte sur la page des recommandations, m’explique qu’il est allé en Belgique il y a 3 ans.  Je m’amuse de n’y être encore jamais allée alors que je vis dans le pays juste à côté.  Il me sort trois albums de photos, les images de son voyage, un album entier de photos des plats qu’il a mangé et un autre pour les visites d’églises et cathédrales en tous genres.  Je me dis qu’on fait tous la même chose, on prend des photos des curiosités locales à savoir la nourriture et les monuments historiques et religieux.  C’est peut être ce qu’il reste de l’art quand le temps passe ? Un goût familier, l’impression que la nouveauté se décline à l’infini et que ce qu’il reste, les cendres du passé, sont le sel de la terre qui nous nourrit.

 

Article

Tokyo, premières impressions

Après avoir  souffert des âffres du départ et de la séparation, j’ai commencé un périple de 24 H en train, bus, avion, bus et 10 000 kilomètres plus tard me voilà à Tokyo. L’atterrissage sur la baie dans le brouillard, puis la découverte de la ville restent teintés de gris. le ciel bas, l’humidité et la fatigue, j’ai fermé les yeux pendant l’interminable voie rapide en sous sol qui ammène à Shinjuku. Les échangeurs d’autoroutes interminables, les immeubles hauts et l’impression d’une ville postmoderne. Pourtant les appuie-têtes en dentelle imitation crochet qui ornent les sièges du bus et ceux des taxis me rassurent, comme quelque objet familier, le napperon de grand-mère qui vient trancher dans la modernité.

IMG_20150517_185913

La nuit tombe vite, à 19 heures il fait nuit noire. je suis sortie faire quelques pas autour de l’hôtel, trouver à manger.  Entre les buildings, j’ai été attirée par un temple, une arche rouge monumentale au bout d’une allée élégamment fleurie d’azalées et autres plantes arbustives. J’ai aussi entendu le bruit de l’eau qui coule. Dans les petites rues derrières les immeubles de verre se trouvent des maisons aux allures de cabanes en bois, des petits jardins et des gargottes bondées aux odeurs délicieuses, mais impossible de comprendre la carte et difficile de communiquer. Je finis par rentrer manger mes originis devant un programme TV de fiction dans lequel des chats parlent. L’intrigue est simple, la preuve je comprend tout : une fille à perdu une chaussette et son chat l’a prise pour jouer… Bref exactement ce qu’il me fallait pour tomber de sommeil, il est 21h.

IMG_20150518_081924IMG_20150518_083226

Je me réveille, le jour commence à se lever, il est 4h.  J’essaye en vain de me rendormir vers 6H30 le soleil perce derrière la brume, c’est une belle journée qui s’annonce. Je retourne au temple de jour.  Je suis les actes rituels d’une fille en mini short en dentelle et talons hauts.  Elle commence par se laver les mains à l’aide d’une petite louche en bambou, la purification rituelle par l’eau. Puis en prenant bien garde de ne pas marcher au milieu de la grande porte d’entrée du temple (car c’est le chemin des Dieux) elle s’approche en passant par les quelques petits temples à gauche.  De même le chemin qui mène tout droit au temple est celui réservé aux Dieux. Au milieu du périmètre se dresse un immense Ginko femelle au tronc centenaire, un peu plus loin près d’une évocation du mont Fuji, un autre Ginko mâle lui répond.  Quelques pierres grâvées témoignent d’exploits surhumains des héros du passé. Partout des petits papiers blancs  pliés sont accrochés.  Maintenant la fille gravit les marches du temple principale et s’intalle sous l’immense corde pendante. Elle envoie une pièce sonnore dans le bac dédié aux offrandes. Puis elle s’incline par deux fois. Elle tape dans ses mains deux fois. S’incline à nouveau. Et sonne l’énorme grelot pour se faire entendre par les Dieux alentours.  Arrivée devant le temple, j’ai le bonheur de découvrir une petite brochure en anglais qui m’explique un peu mieux le rituel auquel je viens d’assister.  Je décide de prier également. En étudiant la brochure, je découvre que ce temple est dédié à Michizane Sugawara.  Appelé Tenjin-Sama, le temple est est dédié à l’apprentissage, c’est exactement ce que je suis venue chercher ici au Japon.  Du savoir, de l’apprentissage et un peu de moi-même.  Encore une fois, sans l’avoir vraiment cherché, je sens que je suis au bon endroit.

IMG_20150518_083056IMG_20150518_082026

De bon matin, lundi avant de partir pour le stage, je décide d’aller faire l’ascenssion du mont Fuji symbolique qui se trouve près du temple.  Je marche au milieu des  salary men du même pas de petit soldat que tout le monde, puis je bifurque vers le temple.  Beaucoup viennent ici prier avant d’aller travailler.  Mais peu ont comme moi le courage de gravir la mini montagne. L’ascenssion est sauvage, sur un petit chemin escarpé.  Arrivée en haut, je fais le voeux d’en gravir chaque jour de nouvelles, je ressent d’étranges frissons et des picotements dans la nuque, mais ce n’est peut-être que le décalage horraire qui me réveille tous les jours vers 4 heures avec trop peu d’heures de sommeil.

IMG_20150518_082407IMG_20150518_082610IMG_20150518_082559