Mauvais goût

La question du goût -et notamment du bon goût- se retrouve dans tous les domaines que je touche du doigt ou du bout de la langue.  Or j’ai vécu la semaine dernière une expérience inédite qui m’a quelque peu fait réfléchir.  J’ai été invitée à une dégustation de vins, par un journaliste émérite de Terre de Vins qui me fait régulièrement rêver et voyager virtuellement des papilles grâce aux réseaux sociaux.  J’avoue être amatrice de vins, surtout depuis mon retour à Bordeaux où j’ai très vite compris que si je voulais  nouer des relations il allait me falloir jouer du tire bouchon et du couteau à huîtres.  Bref je n’y connait rien, mais j’aime bien !

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Me voici donc embarquée sur une péniche à quai, judicieusement nommée « la balle au bond », comme cette invitation que j’ai acceptée sans trop savoir dans quelle galère je m’engageais.  Arrivée à bord, on m’a donné mon paquetage : un  verre Riedel et  un dossier de presse conséquent sur la vingtaine de vins présentés.  Après un bref discours, je retrouve mon initiateur  qui m’indique la marche à suivre. D’abord regarder, puis sentir et enfin goûter, mais attention il faut cracher.  Le crachoir est un ustensile assez barbare que  je trouve peu féminin, je ne sais pas pourquoi,  donc je rechigne un peu au début à l’utiliser.  Mais devant l’ampleur de la tâche et après un petit rappel sur l’importance de la rétro-olfaction, je finis par glavioter après chaque gorgée.

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Puis vient la première question : « tu en penses quoi ? »  Cette question qu’on entend après les films au cinéma, au cours d’un repas, après l’amour parfois… C’est une question qui fait basculer dans le jugement, finis le ressenti, la sensation doit trouver son exutoire en mots choisis. Dès qu’il faut donner son avis, on  dévoile à la fois ses goûts, mais aussi sa culture, ses connaissances et lacunes. Donner son avis dit tout de nous. J’en sais quelque chose, c’est mon métier. Je répond ce qui me passe par la tête, en essayant de ne pas trop me mouiller, mais c’est jamais facile sur un bateau.  J’ai l’impression de décevoir, qu’on lit en moi mon manque de connaissance, mon inculture et mon goût parfois douteux.  Ma réponse n’est sans doute pas aussi élégante, ni élaborée que je l’aimerai.  Mais il faut bien en passer par là, la culture, le goût, ne viennent qu’en pratiquant, en je jetant à l’eau,  en élaborant des jugements que l’on révise ensuite, une fois qu’on a appris. Le mauvais goût c’est sans conteste l’école de l’humilité, car nos croyances sont sans cesse questionnées par le bon goût des autres.

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J’ai ensuite retrouvé un ami de longue date, qui revenait d’un voyage initiatique au Pérou.  Cette quête chamanique à base d’Ayahuasca et d’autres plantes locales réputées pour leurs vertus thérapeutiques et hallucinogènes, ont amené mon ami aux confins du confort physique.  De ce qu’il m’en a raconté, c’est après avoir vomi la décoction de plantes ingurgitées que cette dernière fait effet.  Le temps d’attente, de malaise et de profonde détresse corporelle avant d’atteindre ces  moments de plénitude, de  compréhension et de contact avec la plante, sont perçus par certains comme un mal nécessaire.  Comme si il fallait se purger de certaines énergies négatives avant d’atteindre l’illumination.

DSC02591J’ai pris récemment conscience à la lumière de ces expériences que toute forme « d’expression » est bonne à prendre.  Les mots ne sont que l’expression de notre cerveau, mais le corps s’exprime avec plus de force et souvent par des moyens considérées moins élégants.  Au delà du bon goût, il a nos  affects, notre histoire qui fait que l’on préfère la douceur à l’acidité, que l’on est plus sensible aux tanins, au poivré, qu’une odeur nous évoque un souvenir et d’autres nous échappent, car elles n’ont pas été fixées avec la même force émotionnelle dans notre mémoire.

Les mots sont souvent un palliatif, un moyen de tourner autour du pot, par périphrases, on évite ainsi la gène de s’exposer directement à la critique et au jugement.  J’ai  depuis peu des flashs où je me met à crier, sans raison apparente, si ce n’est exprimer ce qui est resté trop longtemps contenu. Ce cri primal, que je m’autorise à peine à évoquer, retentit dans mes rêves, dans mes méditations au yoga, sans que je comprenne pourquoi.  Je crois que j’ai quelque chose à dire et un furieux besoin de me faire entendre.

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  1. J’aime beaucoup te lire, Caroline. Cette histoire de bon goût et de jugement me parle beaucoup et je n’avais jamais lu quelque chose dessus.

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